« Cher docteur, se peut-il que mon message ne vous soit pas parvenu ? (...) Régulièrement j'ouvre la messagerie électronique de l'ordinateur pour voir si j'ai reçu une réponse de votre part, rien. (...) Mais je suis toujours inquiet, docteur, je ne comprends pas ce qui se passe. Je ne vois aucune explication logique. C'est pour cela que j'insiste, pour cela qu'il est important que je vous écrive un nouveau message et si important que vous me répondiez ». À partir de cet extrait, imaginez en binôme les évènements autour des mots ; puis répondez individuellement à la lettre du patient. De nouveau en binôme, lisez-vous vos lettres. Ensuite, vous êtes le patient et répondez à la lettre que vous venez de recevoir...
Un exercice d'écriture pour apprentis littérateurs ? Non. Ce travail d'écriture à partir de « La maladie » d'Alberto Barrera Tyszka est proposé par Christian Delorenzo, doctorant à l'université Paris-Est Créteil Val-de-Marne, dans le cadre des ateliers de médecine narrative (MN) qu'il organise depuis l'automne 2018. Concrètement, une quarantaine de soignants se retrouvent pendant 7 séances. Les trois premières sont consacrées à une réflexion sur l'écriture et la création. Le quatrième atelier consiste en une lecture du texte à voix haute, avant que les participants ne se mettent à écrire dans un temps contraint.
« C'est un entraînement à l'empathie - qui n'a rien d'innée : les exercices invitent à se mettre à la place des autres », a expliqué Christian Delorenzo en présentant le dispositif lors du 8e congrès du Collège des humanités médicales (COLHUM), en juin dernier. Ainsi, « le médecin développe son sens de l'écoute du patient », poursuit le consultant en littérature. « Ces ateliers sont aussi un moyen de réfléchir à son métier de soignant » explique-t-il.
La médecine narrative, pendant de l'EBM
Ces deux objectifs - écoute du patient, réflexion sur le métier et partant meilleure collaboration entre collègues - ont été assignés à la médecine narrative par le Pr François Goupy1. Ce professeur de santé publique a introduit la discipline en 2009 en France, en s'inspirant du travail mené à l'Université Columbia de New-York par la Pr Rita Charon. Mais à la différence de la médecin et professeure de littérature américaine, qui considère la médecine narrative comme une technique de soin au cœur de la relation médecin-patient (avec écriture d'un texte par le patient), il en a fait un outil de formation pour les soignants.
La médecine narrative doit permettre au médecin, selon le Pr Goupy, de reconnaître que le patient a besoin de raconter une histoire (et non seulement d'énoncer ses symptômes), de lui offrir un espace nécessaire pour accueillir son récit, de lui donner différents sens (interpréter), et d'imaginer sa souffrance (par empathie, et non par sympathie, ce qui consisterait à souffrir avec).
« L'enseignement de la médecine narrative devrait être – avec celui de l'evidence based medicine – l’un des deux piliers de la formation initiale des médecins » considère le Pr François Goupy.
Une expérimentation de près de 10 ans à Paris Descartes
Le Pr Goupy a orchestré pendant huit ans, jusqu'en 2017, un enseignement de MN aux étudiants de médecine de Paris-Descartes, en 4e année, qui fut un temps obligatoire. Quelque 2 000 étudiants ont participé à des ateliers d'écriture par groupe de 8 et se sont révélés fort satisfaits. « Même les plus réticents ! », souligne le Pr Goupy. D'après une évaluation conduite en 2012-2013, 56 % des élèves femmes et 71 % de leurs pairs hommes avaient accordé à ce dispositif au moins 7/10.
Prêter l'oreille aux récits des autres et écrire soi-même convainc les étudiants des vertus de l'écoute attentive, observe le Pr Goupy. « Beaucoup plus que de leur dire d'écouter les patients, dans le cadre de cours magistraux ! Grâce à la MN, ils vivent l'expérience de la force des récits », dit-il. Un apprentissage pertinent lorsqu'on sait qu'un généraliste coupe la parole à son patient au bout de 18 secondes environ, note-t-il.
En outre, ces ateliers « modérés par des cliniciens passionnés offrent aux apprentis soignants une grande liberté de parole », au-delà des hiérarchies,qui leur permet de confier leurs interrogations, doutes, voire déceptions, lorsqu'ils confrontent leurs idéaux et ambitions au quotidien du métier de médecin.
Quel avenir ?
L'enjeu désormais pour la médecine narrative est de trouver sa place dans les programmes des études médicales. Et plus largement dans les institutions. Or aujourd'hui, son enseignement en faculté est souvent optionnel et dépend de l'intérêt que lui portent les professeurs. Quant aux ateliers qui peuvent fleurir dans les services de médecine, encore faut-il qu'ils ne soient pas instrumentalisés à d'autres fins, comme la prévention de la souffrance au travail.
Mais la montée en puissance de la voix des patients et la crise du système de santé public pourraient mettre en lumière sa pertinence. « La médecine narrative change la culture de l'hôpital en diffusant des valeurs de solidarité et d'écoute, non seulement entre médecin et patient, mais aussi entre collègues » rappelle le philosophe Roberto Poma (Paris-Est Créteil Val-de-Marne).
1 « La médecine narrative, une révolution pédagogique ? », sous la direction de F. Goupy et Claire Le Jeunne, med-line éditions, janvier 2017, 300 pages.
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