Mici : la piste des pratiques agricoles

Par
Publié le 20/03/2025
Article réservé aux abonnés

Pour la première fois, une étude présentée au congrès pointe les responsabilités de l’agriculture intensive dans l’apparition des maladies inflammatoires chroniques de l’intestin (Mici). Référence mondiale, c’est le registre français Epimad, qui a permis de faire émerger cette observation, et ouvre ainsi le champ des explorations physiopathologiques.

Certaines cultures sont directement liées à l’apparition de maladies

Certaines cultures sont directement liées à l’apparition de maladies
Crédit photo : PHANIE

La cause des maladies inflammatoires chroniques de l’intestin (Mici) — maladie de Crohn (MC) et rectocolite hémorragique (RCH) — reste en grande partie énigmatique. Aucun des facteurs connus ne permet, seul, de les expliquer, en particulier, les prédispositions génétiques ne suffisent pas à rendre compte de tous les cas observés.

Des variations géographiques plaident en faveur d’un rôle de l’environnement, qui reste à démontrer. C’est le travail dans lequel s’est lancé, il y a trente-sept ans, un groupe de chercheurs et médecins libéraux et hospitaliers : ainsi est né le registre Epimad, unique en France et devenu une référence mondiale en matière de surveillance des Mici. Il couvre quatre départements (Nord, Pas-de-Calais, Somme et Seine-Maritime), 3 041 communes et près de six millions d’habitants, soit 9,1 % de la population.

La plus récente publication du groupe Epimad, fin 2024 (1), suggère l’influence durable de facteurs environnementaux prédisposants, avec, sur une période de trente ans, une progression de 4,3 % pour la MC et de 5,4 % pour la RCH chez les enfants. Viennent ensuite les jeunes adultes de 17 à 39 ans, avec + 1,9 % (MC) et + 1,5 % (RCH).

« L’hypothèse que l’environnement pourrait être un déterminant de la prévalence des Mici repose sur les analyses géostatistiques d’Epimad, qui ont mis en évidence une hétérogénéité spatiale des cas, mais sans explication claire à ce jour, explique la Pr Annabelle Deram, chercheuse spécialisée dans la mesure de la qualité de l’environnement (Laboratoire de génie civil et de géo-environnement, Lille). Notre rôle, en amont des épidémiologistes, est de leur fournir des pistes étiologiques environnementales, qu’ils pourront creuser pour établir un lien éventuel avec la maladie ».

Les étiologies possibles sont confrontées à l’épidémiologie

Une analyse à l’échelle communale

Pour cela, les chercheurs ont évalué, à l’échelle communale, la qualité de trois grands milieux environnementaux (l’air, l’eau et le sol), et se sont concentrés sur les zones de surincidence de la MC (2). Ils ont ainsi étudié l’ensemble des patients diagnostiqués entre 2000 et 2017, soit 9 019 nouveaux cas. La répartition spatiale de l’incidence a été modélisée à partir de l’adresse de résidence au moment du diagnostic. « Nous avons sélectionné 19 sources d’information et ainsi généré 112 indicateurs environnementaux à l’échelle communale, détaille l’environnementaliste. Ce jeu de données offre une vision intégrée de l’environnement physique, en prenant en compte les niveaux de contamination (concentrations de particules et de métaux dans les sols, etc.), la proximité des sources de nuisances (industries, sites et sols pollués), l’occupation des sols (pourcentage de sols artificialisés…), les pratiques agricoles, la naturalité, les sites Basias (anciens sites industriels) et les caractéristiques climatiques. »

Des régressions ont ensuite été réalisées pour analyser le lien entre ces indicateurs environnementaux et la répartition spatiale de l’incidence des maladies. « Nos résultats sont en faveur d’une relation entre l’incidence des Mici et les pratiques agricoles. Il s’agit d’une observation inédite, souligne Annabelle Deram. Pour la MC, plusieurs marqueurs liés aux pratiques agricoles intensives sont en effet associés à un surrisque, notamment certains types de cultures (betterave, colza, orge, blé, lin et pomme de terre) et l’usage de produits phytosanitaires (régulateurs de croissance, herbicides, fongicides). Une corrélation a également été observée avec la pollution métallique des sols (molybdène, arsenic, thallium, cadmium, nickel). » Pour la RCH, les résultats plus préliminaires que dans la MC vont dans le même sens, mais avec des associations bien moins marquées. « Certains types de cultures (lin, betterave, orge, pomme de terre, blé) et plusieurs métaux présents dans les sols (molybdène, nickel) apparaissent impliqués. Un facteur spécifique à la RCH ressort néanmoins : la concentration en hydrocarbures aromatiques polycycliques dans les sols », indique la spécialiste.

Rôle des métaux

L’exploration d’approches multivariées permettra de caractériser le profil environnemental des communes, tandis que des études épidémiologiques à l’échelle individuelle seront nécessaires pour approfondir ces hypothèses. « Avec les cliniciens, nous devons valider la piste des métaux en zone agricole que nous avons pointée, poursuit Annabelle Deram. Une quarantaine de métaux est concernée, et les cliniciens, ainsi que les toxicologues, examineront si, par exemple, l’hypothèse de l’arsenic présente un intérêt sur le plan physiologique. Cela pourrait constituer un faisceau d’indices pour, espérons-le, permettre aux épidémiologistes de solliciter des financements afin d’étudier plus en détail les patients et leur environnement. »

(1) Sarter H et al. Lancet Reg Health Eur. 2024 Oct 18;47:101097
(2) JFHOD 2025, C 086. Étude des Mici à l’échelle territoriale à partir des données du registre Epimad (2000-2017) : l’analyse des déterminants environnementaux suggère une influence des pratiques agricoles

Hélène Joubert

Source : Le Quotidien du Médecin