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Dossier

Littérature

Médecin et écrivain, vocations croisées

Publié le 16/03/2018
Médecin et écrivain, vocations croisées

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olly / Adobe Stock

On pourrait croire que littérature et médecine sont deux passions si dévorantes qu’elles sont mutuellement exclusives. Il n’en est rien. Des auteurs à succès comme les Drs Baptiste Beaulieu ou Martin Winckler sont là pour le rappeler, et ils ne sont pas seuls. Derrière ces praticiens à gros tirages, nombre de médecins moins en vue écrivent en effet à leurs heures perdues. Qui sont-ils, que recherchent-ils ? Avant que s'ouvre, ce vendredi à Paris le salon du Livre, Le Généraliste les a rencontrés.

Les Français aiment à se penser un peuple d’écrivains. D’après un sondage Ifop de 2013, ils seraient même 17 % à avoir déjà écrit un manuscrit, publié ou non. Parmi eux, combien de médecins ? Difficile à dire, mais une chose est sûre : sur l’étal d’un libraire, rien de plus aisé que de dégoter un ouvrage dont l’auteur manie aussi bien la plume que le stéthoscope. Et dans l’histoire qui est racontée, on trouvera bien souvent, plus ou moins cachée, celle du praticien qui l’a écrite.

Bien sûr, le lien entre l’auteur et son récit est évident lorsque le livre en question est un recueil de récits de consultation, genre littéraire qui connaît un succès grandissant. Le Dr Éric Faidherbe, généraliste mulhousien qui a publié Médecin, mon quotidien aux éditions de l’Opportun en septembre dernier, peut en témoigner. « Mon livre rassemble une cinquantaine d’histoires de patients, explique-t-il. Je les ai écrites comme on prend des photos, pour livrer l’émotion d’une situation à mes lecteurs. »

Chassez le naturel…

D’autres médecins écrivains choisissent au contraire d’écarter leur métier de leur récit. « Mon livre raconte l’histoire d’un jeune garçon rescapé de la Shoah qui devient journaliste de guerre », indique le Dr Jean-Jacques Erbstein, généraliste dans un centre de santé en Moselle et auteur l’année dernière de L’homme fatigué, paru aux éditions Feuillage. « Ce n’est pas un livre de médecin, mais un livre de journaliste », indique le Lorrain qui a reçu pour son ouvrage le prix Littré, décerné par le Groupement des écrivains médecins (voir encadré).

Mais ce n’est pas parce que son livre ne parle pas de médecine que l’histoire de Jean-Jacques Erbstein ne s’y retrouve pas. « Mes deux parents étaient journalistes, j’ai toujours baigné dans un monde d’info et beaucoup de choses que je raconte dans le livre me viennent de ma famille », avoue le généraliste. D’ailleurs, Jean-Jacques Erbstein a d’autres projets, qui parleront bien de médecine, cette fois-ci. Il indique notamment travailler sur l’histoire d’un médecin auquel on découvre une tumeur. « Le roman racontera son cheminement dans le milieu hospitalier, et la manière dont la maladie a fait évoluer sa vie », révèle l’auteur.

Écrire et soigner, même combat

Il faut avouer que pour beaucoup de médecins qui ont décidé de prendre la plume, il y a une certaine proximité entre l’écriture et l’exercice médical. « Cela peut paraître un peu gnangnan, mais à la base de tout cela, il y a l’amour des gens », déclare le Dr Lorraine Fouchet, ancienne urgentiste qui se consacre désormais à l’écriture et dont le dernier roman, Les Couleurs de la vie, est sorti en avril dernier aux éditions Héloïse d’Ormesson. « Si on n’aime pas les gens, on n’écrit pas, et on ne soigne pas non plus. »

Cela peut paraître un peu gnangnan, mais à la base de tout cela, il y a l’amour des gens

Dr Lorraine Fouchet

Et s’il est évident que l’écriture de ces médecins-auteurs est influencée par leur pratique, l’inverse est aussi vrai. « Je me rends compte que le processus d’écriture m’a conduit à une interrogation autour de la déprescription, indique Éric Faidherbe. On peut parfois remplacer des médicaments par des mots. » Jean-Jacques Erbstein aussi a constaté que sa manière de consulter a évolué depuis qu’il écrit. « Je ne suis plus le même médecin, remarque-t-il. L’écriture vous réapprend une certaine rigueur. »

Une activité annexe mais chronophage

Reste que le plus souvent, l’écriture reste une activité annexe. « Qu’inscrire sur ma tombe ? Écrivain ? Médecin, bien sûr », tranche le Dr Daniel Grodos, généraliste et médecin de santé publique belge dont le dernier livre est un recueil de nouvelles intitulé Les perles noires de Gorée, paru chez l’Harmattan en 2009. « Le regard de ceux que tu écoutes, que tu palpes, que tu auscultes, que tu recouds, que tu conseilles et essaies d’aider compte plus que celui de mes rares lecteurs », ajoute-t-il.

D’ailleurs, comment l’écriture pourrait-elle occuper la première place dans la vie des praticiens dans un contexte démographique qui leur laisse de moins en moins de temps ? « Chez nous, les médecins partent les uns après les autres », déplore Jean-Jaques Erbstein. Impossible, dans ces conditions, de réduire son activité pour écrire davantage. Le lauréat du prix Littré 2017 avoue tout de même que quand il est « en bouillonnement », il arrive à écrire entre deux patients.

Réaliser son rêve

Reste que pour d’autres, la tentation de sauter le pas pour se consacrer davantage à l’écriture sans pour autant attendre leurs vieux jours peut se faire sentir. Éric Faidherbe, qui a écrit son livre « en prenant du temps sur [ses] nuits », aimerait pouvoir réaliser ses prochains projets littéraires en diminuant son activité médicale. « C’est une question que je me pose », avoue-t-il. Il ne se fait pourtant aucune illusion sur la perte de revenus que cela pourrait occasionner. Ayant envoyé son manuscrit à 24 éditeurs avant de trouver le bon, il sait tout des affres de l’édition.

« C’est un milieu qui ne me paraît pas facile, il y a beaucoup de concurrence car beaucoup de gens ont des choses à dire », reconnaît l’Alsacien. « Vivre de sa plume, c’est un rêve exceptionnel, il n’y a peut-être qu’une dizaine de personnes qui peuvent y arriver », ajoute Jean-Jacques Erbstein. Reste que dans cette dizaine (chiffre probablement sous-estimé), il y a d’anciens médecins, comme Lorraine Fouchet. Celle-ci a cessé son activité médicale après avoir écrit plusieurs romans. Sans nier la rupture que cela a constitué, elle trouve une forme de continuité entre son ancien métier et celui qu’elle exerce actuellement. « On ne sauve pas la vie des gens par des livres, mais on peut les aider à vivre, on les épaule », estime-t-elle.

La profession a son “prix Littré”

Le Groupement des écrivains médecins, association qui vise à favoriser les liens entre les auteurs de la profession, décerne chaque année son “prix Littré”. Il n’est pas nécessaire d’être médecin pour y concourir, mais c’était le cas de 25 des 31 candidats à l’édition 2017. Un échantillon forcément biaisé, mais qui peut donner une idée du profil des médecins-écrivains.

Premier constat : ces derniers sont principalement masculins. Seulement 6 des 25 médecins candidats étaient des femmes. Les Parisiens étaient représentés en force : 14 concurrents exerçaient en Île-de-France. Les PU-PH n’étaient que deux. Avec seulement cinq candidats, les généralistes apparaissaient comme largement sous-représentés. L’un d’eux a été couronné : le prix 2017 est revenu au Dr Jean-Jacques Erbstein, généraliste en Moselle, pour son roman L’homme fatigué, paru aux éditions Feuillage


Adrien Renaud