Ayant interrompu ses études de médecine en 1917 pour déférer à un ordre de mobilisation qui l’envoyait comme brancardier dans les tranchées du premier conflit mondial, Louis Aragon avait terminé « sa première guerre » avec le grade d’adjudant-médecin auxiliaire, cité à l’ordre de son régiment, titulaire de la Croix de Guerre. Après un échec à son deuxième examen de doctorat en 1922, il s’était plutôt consacré à l’écriture, poétique et littéraire, adhérant au passage au Parti communiste avec plusieurs de ses camarades des groupes surréalistes.
Remobilisé en septembre 1939, à nouveau comme médecin auxiliaire, il est alors le jeune époux d’Elsa Triolet épousée en février 1939 après avoir passé avec elle une année en URSS. D’abord affecté en Régiment régional de travailleurs, une de ces unités de l’armée regroupant les éléments « suspects » de communisme, encadrés par des officiers d’extrême-droite, il se porte volontaire pour son affectation ultime : la 3e Division légère mécanique (DLM), tout juste créée, pour y commander une section de brancardiers.
Avec cette unité, Aragon fut d’abord cantonné à Sissonne où étaient attendus des engins … pas encore sortis d’ateliers, le temps de nouer une solide amitié avec son binôme, le Dr Élie Lévy, plus tard résistant d’Antibes, à la tête d’un réseau d’évacuation d’aviateurs abattus. Aragon fit toute la campagne belge – dans une sanitaire Renault qui connut ses heures de gloire, notamment dans la bataille de Hannut, du 12 au 14 mai qui peut être encore interprétée comme une victoire française avec pratiquement 200 blindés allemands immobilisés contre… 105 à 170 français. Pratiquement la seule bataille de chars du conflit où les Allemands ne durent leur victoire finale qu’à un appui aérien opportun. Forcé au repli tactique, le corps de cavalerie français fut dès lors « encombré » par le flot de civils empruntant le même chemin d’exode. De ce moment, l’unité d’Aragon se retrouva rapidement encerclée dans la poche de Dunkerque, obligée d’embarquer le 1er juin, rembarquée à Plymouth le lendemain à destination du Havre, puis Cherbourg… pour finir à Brest.
Le jour où les troupes allemandes faisaient leur entrée dans Paris, Aragon se trouvait, lui, en Normandie. Direction plein sud, pour être fait prisonnier du côté d’Angoulême, réussir à fausser compagnie à ses geôliers. Le 22 juin, jour de l’Armistice, le surprend en pleine geste héroïque, relevant des blessés sous la mitraille… ce qui lui vaudra une nouvelle médaille militaire et la Croix de Guerre.
Il retrouvera Elsa plus tard, racontant l’épisode à son ami Georges Besson : « Elsa m’a retrouvé d’une façon surprenante cinq jours après l’armistice du côté de Nontron (Dordogne), venant d’Arcachon où les Allemands l’avaient rattrapée, partie in extremis de Paris. […] Nous ne nous sommes plus quittés. […] J’ai été démobilisé le 1er août. De là un mois au château de R. de Jouvenel en Corrèze où j’ai repris figure humaine, car la Belgique, les Flandres, Dunkerque et après passage en Angleterre, la campagne de France de la Basse-Seine à la Dordogne, ça vous met un type de 43 ans par terre […]. Ça a l’air d’une vantardise et, pour les quelques fois où je me suis allé à en parler, j’ai bien vu la petite rigolade dans l’œil des gens. […] »
André Soubiran et la drôle de guerre
Âgé de 30 ans tout juste à la déclaration de guerre, André Soubiran était pour sa part médecin depuis 5 ans et écrivain depuis 3 ans après avoir signé une biographie du médecin iranien Ibn Sina, plus connu sous le nom d’Avicenne. Au jour de la mobilisation générale de septembre 1939, il s’était donc rendu devant l’École militaire où le convoquait l’ordre qu’il tenait de son service militaire effectué en 1938 dans un régiment d’auto-mitrailleuses.
Il avait, comme les autres, tué le temps de la drôle de guerre, « planqué » à l’abri des poteaux frontières du Luxembourg à deux pas de la petite ville d’Esch-sur-Alzette. Jusqu’au 10 mai 1940 et aux tout premiers blessés à relever. Le reste de l’ouvrage qu’il en avait tiré n’en sera plus qu’une longue litanie : 43 jours de repli dans l’ambulance jusqu’aux rives de la Mayenne !
« Lorsqu’au 23 juin, tout douloureux encore de la défaite et des derniers combats où s’était anéantie ma Division, où mon régiment avait été fait prisonnier, tout ébloui encore de l’héroïsme obstiné de mes camarades, j’arrivai, mêlé à la foule éperdue de la débâcle, dans mon Midi natal, ce fut pour m’entendre, avec tant d’autres, traiter de fuyard. Il semblait impossible à ces civils, à ces soldats de l’arrière qui se voyaient avec terreur sur le point d’être atteints par le flot de la guerre, qu’on ait vraiment pu faire son devoir sans avoir été blessé ou tué. Et à tous ceux qu’ils jugeaient les avoir mal défendus, ils reprochaient presque de vivre. »
Laver l’accusation de couardise
C’est donc sans doute pour laver l’accusation de couardise, rétablir l’honneur des siens, de son régiment de chars, de tous les fantassins qu’il avait abrité le temps de son repli, qu’André Soubiran n’eut de cesse de reprendre les notes consignées dans le calepin qui ne le quittait jamais. « J’étais médecin avec les chars » vit donc le jour en 1941, écrit dans son refuge de Gimont (Gers) et couronné du prix Renaudot en 1943. Plus tard, André Soubiran aimait en plaisanter sur le mode « J’étais le seul candidat ! »…
Il n’empêche qu’il embraya bien vite sur la rédaction des « Hommes en blanc », fresque romantico-médicale qui lui valut un triomphe public avec 1,5 million d’exemplaires vendus du tome 1 (4 autres suivirent)… à l’origine de tant de vocations médicales dans la génération issue du baby-boom.
Retour à la médecine pour Georges Duhamel
Avec Georges Duhamel, c’est un autre écrivain-médecin qui nous a rapporté son expérience de 1940, traversée à l’âge de 56 ans comme chirurgien-volontaire à l’hôpital Pontchaillou de Rennes, point final de l’exode de tellement d’éclopés de tous âges et de toutes conditions.
Duhamel avait déjà connu avec la Chronique des Pasquier un monumental succès de librairie consécutif à un Goncourt obtenu (1918) pour « Civilisation », vibrant témoignage vécu dans une « autochir » de la guerre 1914-18. En 1940, à l’instar de millions de parisiens, l’Académicien avait pris le chemin de l’Ouest avec son épouse, l’actrice Blanche Albane, pour rejoindre Rennes où Jean, l’un de ses fils, effectuait ses études de médecine et où il savait retrouver Eugène Marquis, chirurgien du lieu, patron de l’École de médecine et créateur du Centre anti-cancéreux (qui en a, depuis, gardé le nom) et qu’il avait croisé à la Confédération dont il était familier des membres et des travaux.
À Rennes, envahie de réfugiés plus ou moins éclopés, Duhamel reprit donc du service… et du bistouri dans un bâtiment provisoire, opportunément construit par la municipalité à la déclaration de guerre, et que lui a affecté le Pr Marquis. L’écrivain en fera « le royaume et le refuge de la charité en péril ».
Pendant que Georges retrouve les réflexes professionnels oubliés depuis la guerre précédente, Blanche son épouse met un peu d’humanité dans la misère ambiante. La croisade durera presque deux mois dont l’Académicien tirera « Lieu d’asile », un essai aussitôt publié au Mercure de France dont l’auteur était également directeur de collection. Et aussitôt « mis au pilon » par la censure allemande peu disposée à laisser diffuser un tel témoignage de sa brutalité.
Interrogé à sa réédition en 1945, Duhamel témoignera avoir voulu « raconter l’histoire » de ces blessés afin de montrer que « les Français de l’année 1940 n’étaient point indignes de leurs pères, les hommes de 1918, et qu’ils savaient, eux aussi, regarder le malheur en face ».
La double vie de Céline
À la déclaration de guerre de 1939, le Dr Louis-Ferdinand Destouches, 46 ans, était déjà connu comme écrivain, sous le pseudonyme de « Céline » pour avoir déjà rencontré le succès avec « Voyage au bout de la nuit », couronné du Prix Renaudot en 1932. Mais il l’était aussi pour ses pamphlets antisémites, dont « Bagatelles pour un massacre » en 1937, et « L’École des Cadavres » en 1938, lequel lui avait valu un procès (perdu) en diffamation de la part du médecin communiste Pierre Rouquès.
Pas de quoi nourrir son homme et le Dr Destouches avait donc besoin de continuer à exercer son métier. Il ne se faisait plus d’illusion au dispensaire de Clichy où il avait exercé depuis 1932 mais où la connaissance, largement éventée, de sa « double vie » ne lui laissait pas d’autre choix que la démission.
Dès lors, condamné à vivre d’expédients, il s’engageait d’abord, en décembre 1939, sur le Chella, un navire faisant la liaison Marseille-Casablanca, gravement éperonné du côté de Gibraltar en janvier et condamné à un trop long chantier de réparation. Retour dans la capitale où le Dr Destouches put récupérer quelques vacations au dispensaire de Sartrouville. C’est là que le surprendra l’avancée allemande en juin 1940. Avec, sa compagne Lucette, Céline « fera » donc l’exode jusqu’à La Rochelle, dans l’ambulance du dispensaire en compagnie d’une femme âgée et de deux nourrissons.
Interdit d’exercice pour n’être « pas né de père français »
Retour en région parisienne le 14 juillet 1940 mais sans emploi du fait du retour du front des médecins titulaires du dispensaire, il apprenait par des amis la prochaine « libération » du poste de Bezons (Val-d’Oise aujourd’hui), jusqu’alors tenu par un médecin haïtien du nom de Joseph Hogarth et tombé sous le coup de l’interdiction d’exercice pour n’être « pas né de père français ». Il apparaît d’ailleurs à l’analyse rétrospective que ce dernier ait conservé la confiance des malades qui furent nombreux à lui rester fidèle au-delà de la disgrâce.
Mme Hogarth, de citoyenneté française, également médecin, assurait les remplacements de Céline lorsque ce dernier s’avisait, assez fréquemment, de solliciter un congé. Et les choses allèrent ainsi tout le temps de l’Occupation ou presque avec la complicité du président de la Commission spéciale, faisant donc office de maire, Frédéric Empaytaz que l’administration de Vichy allait plus tard promouvoir au rang de préfet !
Durant les quatre années de son exercice à Bezons [1], Céline n’a laissé que fort peu de souvenirs médicaux, sinon celui d’un praticien assez disponible, empathique avec les pauvres mais pas forcément avenant avec les autres, voire un peu négligé à l’occasion, ne faisant pourtant jamais état de ses opinions politiques jusqu’à… sa fuite au Danemark, un peu précipitée après avoir assisté à la débâcle allemande transitant par le pont de Bezons !
Mais ce n’est qu’après son départ que le lien fut formellement établi entre le médecin du dispensaire et le pamphlétaire qui avait d’ailleurs largement aggravé son cas avec « Les Beaux Draps », sommet d’antisémitisme passé relativement inaperçu à sa sortie en 1941 ou « Guignol’s Band », retour à la période romanesque, qui sera suivi d’un tome II publié après sa mort.
Appel à témoignages
Des histoires comme celle qu’il évoque aujourd’hui pour « Le Quotidien », Jean-Pol Durand en a des collections à raconter. Voilà dix ans que cet ancien rédacteur en chef du « Quotidien du Médecin » mène une recherche méthodique sur les médecins acteurs, parfois martyrs, de la Seconde Guerre mondiale. Son projet est de leur rendre hommage, en dressant un mémorial à ces confrères connus et inconnus.
Vous avez connaissance d'un médecin qui mériterait de figurer dans ce mémorial ? Vous pouvez contacter Jean-Pol Durand à l'adresse redaction@quotimed.com.
[1] David Alliot & Daniel Renard, « Céline à Bezons, 1940-1944 », Éditions du Rocher, 2008 [2] André Soubiran, « J’étais médecin avec les chars », SEGEP, 1943 [3] Georges Duhamel, « Lieu d’asile »
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