Le 18 avril 1861, le chirurgien Paul Broca présente devant la Société d’Anthropologie de Paris le cerveau d’un patient décédé la veille à l’hospice de Bicêtre où il séjournait depuis vingt et un ans. Durant toutes ces années, ce patient n’a émis qu’une seule syllabe : « Tan ». À l’hôpital, on a fini par l’appeler Monsieur Tan.
Ce patient, Louis Victor Leborgne, avait été transféré le 11 avril 1861 dans son service de chirurgie car il souffrait d’un vaste phlegmon à la jambe droite. Dix ans après avoir commencé à perdre l’usage de la parole, il avait progressivement développé une paralysie complète du bras droit suivie d’une paralysie de la jambe droite. Le patient Leborgne est ainsi resté confiné au lit durant les sept dernières années de sa vie.
« Tan, Tan »
Broca a donc interrogé ce patient qui présente une perte complète du langage, réduit à une seule syllabe, alors même que sa compréhension n’était pas altérée et que son intelligence était vive. C’est pourquoi Broca a écrit : « Il comprenait tout ce qu’on lui disait ; il avait même l’oreille très fine ; mais, quelle que fût la question qu’on lui adressât, il répondait toujours : tan, tan, en y joignant des gestes très variés au moyen desquels il réussissait à exprimer la plupart de ses idées. (…) Depuis combien d’années il était à Bicêtre ? Il ouvrit la main quatre fois de suite, et fit l’appoint avec un seul doigt ; cela faisait vingt et un ans (…) ce renseignement était parfaitement exact. »
Leborgne a présenté des crises d’épilepsie qui ont débuté à l’âge de 24 ans mais qui ne l’empêchaient pas de travailler comme formier (création de moules en bois servant à la confection de chaussures). En 1833, Leborgne avait été admis pendant six jours à l’Hôtel-Dieu pour des céphalées, attribuées à une inflammation des vaisseaux sanguins. À l’âge de 30 ans, celui a présenté une perte du langage dont on ignorait si elle avait été soudaine ou progressive. Il n’était plus en mesure de travailler et sa famille ne pouvait le prendre en charge. Le Préfet de Police de Paris a donc assigné ce patient à résidence à l’hôpital de Bicêtre où il a résidé de 1844 jusqu’à sa mort.
Leborgne est décédé six jours après avoir été examiné pour la première fois par Paul Broca, le 17 avril 1861. À l’autopsie de son patient, celui-ci a observé un ramollissement fronto-pariéto-temporal de l’hémisphère gauche et en a tiré la conclusion que la partie centrale de cette lésion était à l’origine du trouble du langage de Monsieur Leborgne. Il a alors pensé qu’il s’agissait d’un processus inflammatoire progressif.
Perte du langage articulé
En août 1861, Broca a présenté à la Société d’Anatomie de Paris, de façon plus circonstanciée, le cas de Monsieur Leborgne. Le titre de la communication en était : « Remarques sur le siège de la faculté du langage articulé, suivies d’une observation d’aphémie ». Aphémie est le terme qu’a inventé Broca pour désigner ce trouble. « Je lui donnerai donc le nom d’aphémie ; car ce qui manque à ces malades, c’est seulement la faculté d’articuler les mots. Ils entendent et comprennent tout ce qu’on leur dit. » Pour des raisons étymologiques, ce terme n’a pas prévalu. C’est celui d’aphasie, proposé par Trousseau, qui finira par s’imposer dans la littérature médicale.
Après l’observation de Monsieur Leborgne, Broca a eu l’occasion d’étudier sept autres patients présentant une perte du langage articulé. Il confirme alors le rôle causal de la lésion frontale, au niveau du gyrus frontal inférieur gauche. Broca écrit alors que la faculté du langage articulé est subordonnée à l’intégrité de la moitié postérieure, peut-être même le tiers postérieur seulement de la troisième circonvolution frontale. Ce qui lui fait dire que « nous parlons avec l’hémisphère gauche. »
Localisation cérébrale
La découverte de Broca en 1861 de l’importance de l’hémisphère gauche dans la fonction du langage marque la naissance officielle de la neuropsychologie. En effet, cette observation, qui repose sur des corrélations anatomocliniques, a eu un grand retentissement dans la seconde moitié du XIXe siècle, mais également tout au long du XXe siècle. Elle a également ouvert de nombreux champs d’études en aphasiologie et sur la localisation cérébrale de diverses fonctions cognitives. Dans un article, Broca évoqua même le rôle de la rééducation du langage dans la récupération de ces patients.
On désigne aujourd’hui sous le nom d’« aphasie de Broca » une aphasie d’expression avec réduction de l’expression orale et des troubles de l’articulation. Celle-ci est le plus souvent due à un infarctus sylvien superficiel ou profond, est presque toujours associée à une hémiplégie ou hémiparésie droite, et est associée à une lésion débordant largement l’aire de Broca. En effet, une lésion de la seule aire de Broca entraîne une légère aphasie motrice transitoire guérissant complètement dans la majorité des cas.
Un cerveau préservé pour les générations futures
À l’autopsie, Paul Broca s’est limité à l’observation des lésions situées à la surface corticale. Il avait pris soin de ne pas découper le cerveau afin de ne pas endommager cet organe, ayant le souci de le préserver dans l’alcool pour les générations futures. Ce cerveau est aujourd’hui conservé au musée Dupuytren, ainsi que de fragments de la dure-mère et du crâne.
En 1984, le cerveau entier de Leborgne a donc pu être examiné au scanner. On a ainsi découvert, outre la lésion décrite par Broca, une grande cavité creusée dans le noyau caudé et la partie supérieure du noyau lenticulaire gauche. En 2007, une IRM cérébrale à haute résolution montra que la lésion s’étendait au-delà de ce que Broca avait rapporté et s’accompagnait, dans l’hémisphère gauche, d’une importante atteinte de la substance blanche (destruction complète du faisceau longitudinal supérieur, reliant des aires cérébrales antérieures et postérieures et impliqué dans le traitement du langage). L’hémisphère droit était indemne.
L’origine du trouble du langage de Monsieur Leborgne reste toujours incertaine bien qu’une cause vasculaire inflammatoire, comme une syphilis méningo-vasculaire, pourrait expliquer les déficits initiaux et secondaires au sein d’un même territoire vasculaire. Quant à la répétition du mot « Tan », certains auteurs y ont vu une référence aux tanneries (moulins à tan) qui fonctionnaient à Moret (aujourd’hui Moret-sur-Loing en Seine-et-Marne), ville de naissance de Leborgne.
Marc Gozlan
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