Pendant de très longues années, il n’a été connu des neuropsychologues et neuroscientifiques que par ses seules initiales : H.M. On a appris son nom qu’en 1996 par son biographe. Ce patient, décédé le 2 décembre 2008 à l’âge de 82 ans d’une insuffisance respiratoire, est assurément celui qui a été le plus intensivement étudié dans l’histoire des neurosciences. Durant de très longues années, il a également été le seul patient pour lequel on connaissait la nature des lésions sans pour autant disposer de moyens modernes d’imagerie cérébrale. Les premières images par IRM du cerveau de H.M. n’ont été réalisées en 1997.
Tout commence le 25 août 1953 pour Henry Gustav Molaison, âgé alors de 29 ans et souffrant d’épilepsie rebelle. À la suite d’une intervention chirurgicale ayant consisté en l’ablation bilatérale massive des structures temporales internes, ce patient présente une incapacité à former de nouveaux souvenirs. Les amygdales, l’uncus, la tête et le corps des hippocampes et les gyrus parahippocampiques avaient été réséqués.
À 10 ans, H.M. avait commencé à présenter des crises épileptiques « mineures ». Depuis l’âge de 15 ans, il souffrait d’une épilepsie « majeure », présumée temporale. Ce patient a exercé plusieurs emplois comme réparateur de moteurs électriques ou travailleur sur une chaîne de montage de machines à écrire. En 1953, malgré l’augmentation des doses d’antiépileptiques, H.M. présente jusqu’à dix crises par jour, ce qui le contraint à arrêter de travailler.
Le neurochirurgien William Beecher Scoville (Hartford, Connecticut, États-Unis), professeur à l’université de Yale, l’opère le 1er septembre 1953 afin de faire disparaître ses crises. Il réalise alors l’ablation par des deux régions temporales internes par succion-aspiration. La résection s’étend jusqu’à 8 à 9 cm en arrière du pôle temporal à travers deux orifices bilatéraux pratiqués dans la région supra-orbitaire, au cours d’une procédure que lui-même qualifie de « franchement expérimentale ». Scoville, qui est devenu plus tard président fondateur de l’International Society for Psychiatric Surgery, avait conçu cette intervention comme une alternative moins destructrice qu’une lobotomie par approche transorbitaire.
Amnésie antérograde massive
L’intervention chirurgicale a diminué la fréquence et la sévérité des crises épileptiques. Cependant, à la suite à l’opération, Scoville remarque que son patient ne peut plus rien apprendre. H.M. avait développé un syndrome amnésique antérograde massif et irréversible. Ce patient était devenu incapable de mémoriser aucun nouvel événement. Il ne pouvait plus former et conserver la moindre trace mnésique.
H.M. ne pouvait se souvenir de quoi que ce soit, même lorsqu’on lui fournissait un indice. Il ne gardait aucune trace mnésique dès lors qu’il passait à une autre épreuve. Pour le dire autrement, plus rien ne s’imprimait dans sa mémoire. H.M. oubliait ainsi au fur et à mesure, ne reconnaissant pas un exercice même lorsque celui-ci lui avait soumis peu de temps auparavant.
Mémoire de travail préservée
Pour autant, la neuropsychologue canadienne Brenda Milner qui l’a suivi dès 1955, a réalisé qu’il était capable d’améliorer ses performances lors de séances d’apprentissage. Même si H.M. n’avait aucun souvenir qu’on lui avait déjà demandé de réaliser ces épreuves, il les accomplissait plus rapidement à chaque fois, preuve que sa mémoire de travail était intacte. L’homme s’en étonnait, déclarant : « C’était plus facile que je ne le pensais. »
En 1957, le neurochirugien Scoville et la neuropsychologue Milner ont publié ensemble un article mémorable rapportant chez leur patient la « perte sévère, étonnante et totalement inattendue, de la mémoire récente, sans atteinte notable de ses performances intellectuelles ou de son savoir-faire ». Une publication qui a depuis été citée plus de 7 580 fois dans des articles et ouvrages.
On a découvert plus tard que H.M. ne conservait aucun des souvenirs des trois années précédant sa chirurgie mais gardait toutefois une mémoire rétrograde pour des faits plus anciens. Il pouvait en effet se remémorer d’événements survenus avant l’âge de 16 ans (en 1942) comme par exemple la crise de 1929. Dans ce naufrage mnésique, il conservait de façon remarquable quelques rares traces, telles que le décès de son père en 1967, de sa mère en 1981. Il savait également que le pape Jean XXIII et le président John F. Kennedy étaient morts en 1963.
Cinq décennies à collaborer avec les chercheurs
H.M. est décrit comme un homme charmant, gentil, affable, ne se plaignant jamais, coopératif. Il a en effet accepté pendant 55 ans de participer à un très grand nombre de recherches dont il était l’unique sujet d’étude. Il n’avait pas de libido et ses réactions émotionnelles étaient émoussées. Il lui arrivait cependant de répondre avec humour lorsqu’on lui demandait comment il s’y prenait pour essayer de se souvenir de quelque chose. « Eh bien, cela je ne le sais pas, parce que je ne me rappelle pas ce que j’ai essayé », répondait-il en riant.
L’histoire dramatique de H.M. a eu un impact considérable sur les connaissances des circuits anatomiques et des processus cognitifs de la mémoire. En effet, l’étude de ce patient amnésique hors normes illustre l’importance des structures temporales internes dans la mémoire et en particulier a permis de découvrir le rôle essentiel de l’hippocampe dans la formation et la consolidation des traces mnésiques.
Ce patient a ainsi contribué, plus que nul autre, à enrichir les connaissances en neurosciences. Il a notamment largement contribué à ce qu’on ne considère la mémoire comme une fonction unique mais comme un ensemble de sous-systèmes, plus ou moins autonomes. Il avait en plus accepté de donner son cerveau à la science après sa mort. Grâce à cela, l’examen post-mortem très détaillé de cet organe a révélé qu’il ne restait qu’environ 2 cm3 de tissu hippocampique de chaque côté et que l’ablation réalisée par Scoville n’avait donc pas été complète. Pour toutes ces raisons, le nom de Henry Gustav Molaison, patient amnésique, est à jamais inoubliable.
Marc Gozlan
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