Le 25 novembre 1901, une allemande de 51 ans est admise à l’asile municipal d'aliénés et d'épileptiques de Francfort-sur-le-Main où elle est examinée par un médecin psychiatre : Aloïs Alzheimer. Celui-ci consigne par écrit tous les détails de l’histoire clinique de cette patiente. Égarée pendant de longues années, l’observation princeps d’Alzheimer ainsi que quatre photographies ont été retrouvées en 1995.
Cette patiente, qui restera longtemps connue sous le nom « Auguste D. », est amenée par son mari Carl qui avait noté chez son épouse une jalousie maladive, rapidement suivie d’une altération progressive de la mémoire depuis environ neuf mois. La patiente présente par ailleurs une désorientation temporo-spatiale associée à un comportement incohérent et imprévisible (hallucinations auditives intermittentes, cris prolongés se renforçant lorsque quelqu’un s’approche d’elle). Elle est également convaincue qu’on veut la tuer. Tantôt elle croit que son médecin lui veut du mal, tantôt elle adopte un comportement excessivement familier à son égard.
L’examen clinique révèle un « oubli à mesure ». Elle ne se souvient pas d’objets qui viennent de lui être présentés. Alzheimer note que cette femme présente des troubles du langage (nombreuses paraphrases et persévérations), ainsi que d’autres perturbations de l’expression. Il note : « En écrivant, elle redupliquait certaines syllabes plusieurs fois, en oubliait d’autres et rapidement s’empêtrait (…). Par exemple, lorsqu’on lui demandait d’écrire son nom “Frau Auguste”, elle s’arrêtait après le mot “Frau”. C’est seulement quand on lui demandait d’écrire chaque mot individuellement, l’un après l’autre, qu’elle pouvait les noter correctement. »
Cerveau atrophié
En 1904, quatre ans et demi après son admission à l’asile, Auguste Deter décède à l’âge de 56 ans après une évolution progressive et irréversible de sa pathologie neurologique. La cause de la mort est une septicémie (conséquence d’escarres de décubitus) associée à une pneumonie bilatérale et une néphrite.
Alzheimer exerce alors à la Clinique psychiatrique royale de Munich, dirigée par l’éminent psychiatre Emil Kraepelin. Le directeur de l’asile de Francfort lui envoie Ie cerveau d’Auguste Deter. Après examen, il s’avère que l’organe est atrophié. Le psychiatre prépare ensuite plus de 250 lames histologiques et utilise la technique d’imprégnation argentique développée en 1902 par Bielschowsky.
Dans ces échantillons de matériel cérébral, Aloïs Alzheimer identifie alors les plaques séniles et la dégénérescence neurofibrillaire intracellulaire. Sa conclusion est la suivante : « En résumé, nous avons visiblement affaire à un processus pathologique particulier (…) Il ne fait aucun doute qu’il existe beaucoup plus de maladies psychiques que nos manuels n’en mentionnent. »
Réapparition des lames histologiques
Ce n’est qu’en 1997 qu’une équipe de chercheurs de l’université de Francfort a retrouvé les lames histologiques du cerveau d’Auguste Deter dont on avait totalement perdu la trace. Chacune d’elles, étiquetées ‘Deter’, était conservée dans le sous-sol de l’Institut de neuropathologie de l’université de Munich. L’année suivante, une analyse génétique réalisée sur ces lames a révélé qu’Auguste Deter était porteuse du double allèle E3 du gène de l’APO-E (apolipoprotéine-E). En revanche, son ADN ne renfermait pas de mutation du gène APP (précurseur du peptide amy¬loïde) ou PSEN2 (presenilin-2).
Le 3 novembre 1906, Aloïs Alzheimer, psychiatre et neuropathologiste, avait présenté le cas d’Auguste D. à Tübingen à l’occasion de la 37e Assemblée des psychiatres de l’Allemagne du sud. Lors d’une communication intitulée « Sur une maladie inhabituelle du cortex cérébral » dans laquelle il décrit les manifestations cliniques du nouveau syndrome ainsi que les caractéristiques anatomiques retrouvées à l’autopsie. Dans l’auditoire, on compte 88 médecins dont aucun ne posera de questions à Alzheimer à la fin de son exposé. De fait, les études psychanalytiques présentées à ce symposium intéressent plus les congressistes que la communication d’Aloïs Alzheimer.
Faire de la psychiatrie en utilisant un microscope
Le mérite d’Aloïs Alzheimer a été de s’extraire de l’histoire psychiatrique de sa patiente pour se concentrer sur les modifications morphologiques cérébrales afin de mieux appréhender cette nouvelle pathologie mentale. Cela fera dire à Franz Nissl (neurologue et histopathologiste) qu’ « Alzheimer a avant tout été un psychiatre qui s'efforçait de faire avancer la psychiatrie en utilisant un microscope ».
A ce propos, Alzheimer, médecin et chercheur, a écrit : « Pourquoi le médecin ne devrait-il pas améliorer ses compétences en élargissant les connaissances scientifiques en psychiatrie en plus de sa pratique clinique quotidienne ? » Et d’ajouter : « Dans certains cas, c’est l’examen histologique qui permettra d’établir la singularité du cas. Cela nous permettra aussi, peu à peu, d’isoler cliniquement certaines maladies au sein des vastes groupes de nos manuels et de définir plus nettement ces maladies au plan clinique. »
Reconnaissance de la maladie
Auguste Deter a ainsi été le premier cas qu’Alzheimer a analysé en utilisant la méthode anatomo-clinique. Il est très probable que la pathologie dont souffrait cette femme de 51 ans était une forme agressive, familiale, à début précoce.
Dans la 8e édition de son traité de psychiatrie (1910), à la fin du chapitre sur les affections séniles, le professeur Emil Kraepelin a désigné la maladie décrite par son collègue sous les termes de « démence présénile d’Alzheimer ». Il faudra cependant attendre très longtemps avant que cette « affection inhabituelle » ne soit considérée comme une forme commune de démence sénile.
La dichotomie entre maladie d’Alzheimer et démence sénile persistera jusque dans les années 1970, les deux concepts ne formant dès lors plus qu’une seule entité. D’ailleurs, on ne comptait en 1975 dans la base de données Medline qu’une quarantaine d’articles indexés sous le nom « maladie d’Alzheimer ».
Marc Gozlan
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