C’était dans la touffeur de l’après-midi du 10 juillet ; 569 parlementaires avaient répondu à la convocation lancée sur les ondes de « Radio-Paris », seule autorisée par les Allemands et tous n’avaient pu loger dans les deux hôtels réquisitionnés la veille pour les héberger. Certains avaient donc passé une nuit blanche dans leur voiture et s’en trouvaient mal éveillés.
Il n’y avait pourtant pas de doute sur la portée de l’article unique de l’acte constitutionnel qu’ils étaient appelés à voter : « L'Assemblée nationale donne tous pouvoirs au gouvernement de la République, sous la signature et l'autorité du maréchal Pétain, président du Conseil, à l'effet de promulguer par un ou plusieurs actes la nouvelle Constitution de l'État français. Cette Constitution devra garantir les droits du Travail, de la Famille et de la Patrie. [...] »
569 voix « pour », 80 « contre » et 20 abstentions
Le vote fut « démocratiquement » acquis – par 569 voix « pour », 80 « contre » et 20 abstentions – et il serait sans doute illégitime de parler de « coup d’État », ou même de coup d’État légal… sauf peut-être à la relecture des actes prononcés le lendemain par le même maréchal Pétain qui s’était cru autorisé à s’autoproclamer chef d’un nouvel « État français » par une interprétation assez peu « constitutionnelle » du vote du 10.
Lui-même, et le Dr Ménétrel, son secrétaire particulier, se moquaient d’ailleurs comme d’une guigne de la légalité de la procédure, se contentant du vote d’adhésion à sa personne.
Parmi les « honorables parlementaires », aucun n’était d’ailleurs dupe de son avenir une fois le vote prononcé et savait qu’il se livrait à un hara-kiri législatif. Pétain n’avait d’ailleurs aucune estime pour ceux qu’il appelait « ces gens-là » et avait laissé le détail de la manœuvre à son séide du moment, Pierre Laval, vice-président du Conseil.
La séance avait été assez vite expédiée, ouverte sous la présidence de Jules Jeanneney et animée dès le début par un inconnu du nom de Marcel Héraud, avocat dont tout le monde avait, même à l’époque, oublié qu’il fut un éphémère ministre de la Santé dans le dernier cabinet Reynaud*. Ce dernier entendait s’opposer à la manœuvre de Laval mais fut proprement « retourné » avant de voter « pour ».
D’authentiques républicains
Plus structuré dans son opposition, le groupe réuni par le radical-socialiste Vincent Badie fut proprement interdit de parole, et ses 27 membres condamnés au prosélytisme de couloir. Explications d’Olivier Wieviorka, professeur à l’ENS de Cachan et spécialiste de la période : « Pour les uns, Pétain, c’est le vainqueur de Verdun, donc c’est l’homme qui va réussir à duper les Allemands et à préparer la revanche. Pour d’autres, au contraire, c’est celui qui va accepter l’évidence de la défaite et qui va garantir à la France sa place dans l’Europe nouvelle. » [1]
Ils s’étaient donc retrouvés 80 à refuser d’abandonner les « pleins pouvoirs » au maréchal, célébrés aujourd’hui pour avoir « sauvé l’honneur » de la République et de ses serviteurs.
On aurait tort d’y chercher une identité de vue partisane : il y avait là des gens de gauche et des gens de droite, et des gens demeurés fidèles à leur vote tout le temps de l’Occupation, et d’autres moins. De même qu’il n’y eut pas que des lâches dans les rangs des « pour » ; il s’en trouva même pour rejoindre, chemin faisant, les rangs gaullistes. Mais au moins les 80 étaient-ils d’authentiques républicains. 10 d’entre eux étaient médecins. Proportion au demeurant conforme à la représentation de la profession dans les deux chambres de l’époque. Mais ils méritent toujours d’être sortis de l’oubli.
Marcel Astier, 55 ans, Sénateur de l’Ardèche (radical-socialiste), médecin, licencié en droit, exploitant du domaine viticole familial et à ce titre membre de la commission d’agriculture. Élu député en 1924 sur une liste du Cartel des gauches, il était devenu sénateur radical en 1938. Résistant, il avait rejoint le général de Gaulle à Londres en 1943.
Paul Boulet, 46 ans, député de l’Hérault (gauche indépendante), il était chargé de cours à la faculté de médecine de Montpellier lorsqu’il fut élu maire en 1935, et député en 1936 sous l’étiquette « Jeune République » de Marc Sangnier. Héros de la guerre 1914-1918 (qu’il avait commencé comme brancardier), il fut nommé Officier de la Légion d’honneur en 1944 et siégea dans la 2e Assemblée constituante. Il resta ensuite député (MRP) jusqu’en 1951.
Octave Crutel, 60 ans, député de la Seine Inférieure (radical-socialiste). Installé rue d’Elbeuf à Rouen avant la Première Guerre mondiale, il était devenu député en 1932, siégeant à l’aile gauche du Parti radical. Devenu rapidement résistant, il avait été arrêté par la Gestapo avant d’être déporté à Buchenwald, dont il était revenu pour siéger à la première Assemblée constituante.
Achille Daroux, député de Vendée (radical-socialiste). Né en 1866, il s’était installé en 1895 à Maillezais, dont il en était classiquement devenu maire, puis conseiller général avant de devenir député à la faveur du scrutin de 1932. Inscrit au groupe radical et radical socialiste, il siégeait à la commission de la santé publique. Son attitude durant l’Occupation lui valut d’être appelé au Comité départemental de la Libération de Vendée en août 1944.
Henri Gout, 64 ans, député de l’Aude (radical-socialiste). Maire de Citou près de Perpignan, il s’était d’abord investi au conseil général dans l’« armement sanitaire » du département de l’Aude. Élu député une première fois en 1928, il était reconduit en 1932 puis 1936, toujours impliqué dans les sujets de santé. Sa participation sous l’Occupation à des manifestations hostiles au maréchal lui avait valu d’être assigné à résidence dans le département de l’Ariège. Appelé à la Libération à la première Assemblée constituante, il y avait présidé la commission de santé publique.
Amédée Guy, 58 ans, député de Haute-Savoie (socialiste SFIO). Élu dans son département d’origine à la faveur du Front populaire de 1936 alors qu’il travaillait au Centre anticancéreux de Villejuif, il fut à la Chambre le rapporteur régulier du budget de la santé. Ayant manifesté son refus des accords de Munich, il fut assigné à résidence dès le début de l’Occupation avant de trouver refuge en Suisse après un séjour en forteresse sous la garde des Italiens. Hostile à l’évolution de son parti après-guerre, il se retira de la vie politique pour ouvrir un cabinet de biologie médicale à Thonon.
François Labrousse, 62 ans, sénateur de Corrèze (radical-socialiste). Successeur de son père médecin et sénateur de Brive, était au Palais du Luxembourg l’orateur – écouté et applaudi – des causes sociales et pacifiques du moment : vote des femmes, logement, médecine… Éloigné de son domicile par Vichy, il finit sous l’Occupation par rejoindre les rangs de la Résistance et, à 65 ans, ceux du maquis.
Joseph Lecacheux, 60 ans, député de la Manche (radical indépendant). Il aura connu une carrière parlementaire classique, élu une première fois député en 1928 avant de la terminer au Sénat en 1952. Siégeant sur les bancs de Droite, il avait passé l’Occupation dans une clandestinité active qui lui avait valu de se faire arrêter deux fois, impliqué dans les projets du renseignement préalables au débarquement. Il passa les années d’après-guerre à la reconstruction de sa région martyrisée.
Léon Martin, 67 ans, député de l’Isère (socialiste SFIO). Titulaire de deux doctorats, en médecine et pharmacie, il exerçait la seconde profession en officine à Grenoble. Engagé aux côtés des dreyfusards à la fin du XIXe siècle, il devint proche de Léon Blum et maire SFIO de sa ville en 1932. Après son vote de Vichy, sa première tâche dans la Résistance fut d’implanter le réseau Franc-Tireur dans les Alpes. Arrêté par les soldats italiens (qui occupaient la région), il avait réussi à tromper ses geôliers de la forteresse de l’Esseillon pour gagner un maquis du Massif central. Redevenu maire après-guerre, il est l’inventeur du « socialisme municipal ».
Joseph-Paul Rambaud, 61 ans, sénateur de l’Ariège (radical-socialiste). Pilier du radicalisme local et national, il avait évidemment été radié de tous ses mandats après le vote du 10 juillet, le plus coûteux étant celui de maire de Pamiers qu’il détenait sans interruption depuis 1919. Fondateur de l’Armée Secrète du département après avoir dirigé le mouvement Combat, il fut arrêté 10 jours après le débarquement de Normandie, déporté à Buchenwald où il trouva la mort le 2 octobre 1944.
Appel à témoignages
Des histoires comme celle qu’il évoque aujourd’hui pour « Le Quotidien », Jean-Pol Durand en a des collections à raconter. Voilà dix ans que cet ancien rédacteur en chef du « Quotidien du Médecin » mène une recherche méthodique sur les médecins acteurs, parfois martyrs, de la Seconde Guerre mondiale. Son projet est de leur rendre hommage, en dressant un mémorial à ces confrères connus et inconnus.
Vous avez connaissance d'un médecin qui mériterait de figurer dans ce mémorial ? Vous pouvez contacter Jean-Pol Durand à l'adresse redaction@quotimed.com.
*Le seul texte connu de lui est un décret signé du 15 mai 1940 et autorisant des dérogations aux médecins étrangers pour pouvoir exercer aux lieux antérieurement desservis par un médecin sous les drapeaux.
[1] Journal « La Montagne », « 10 juillet 1940, date gênante », du 26 novembre 2016
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