Dans la gestion de l'épidémie de coronavirus, le Dr Emmanuel Sarrazin ne sent un peu « comme la cinquième roue du carrosse ». Furieux de ne pas avoir reçu de masques FFP2 au sein de la maison de garde où il exerce, ce praticien de SOS médecins Tours, ainsi que deux autres omnipraticiens du sud de la France, viennent de saisir le Tribunal administratif de Paris pour enjoindre le gouvernement à fournir les cabinets libéraux en FFP2. « 280 patients défilent chaque jour dans ma salle d'attente. Hier encore, le 15 m'a envoyé un patient revenant de Chine il y a trois semaines mais certains articles font état d'une contagiosité allant jusqu'à 35 jours. On fait comment ? », s'interroge le praticien contacté par Le Généraliste.
Incohérence dans le discours
Me Fabrice Di Vizio, qui représente les trois praticiens dans cette procédure de référé, met en cause les dernières consignes du ministère qui recommande dorénavant que les professionnels de santé libéraux portent des masques chirurgicaux (FFP1) et non les FFP2 de même que le patient suspecté d'être contaminé. « Le guide à destination des soignants de la DGS (direction générale des soins ndlr) expliquait il y a deux semaines que le FFP2 était nécessaire et désormais le FFP1 suffirait ? Il y a une incohérence dans le discours. La vérité est que le gouvernement n'a aucun argument scientifique, il s'agit d'un argument de gouvernance », estime l'avocat parisien. Argument qui a de nouveau été repris ce mercredi en conseil des ministres : « Il a été scientifiquement confirmé que, face au COVID-19, les masques dits chirurgicaux (anti-projections) ont une efficacité équivalente à celle des masques spécialisés FFP2 », précise le compte rendu.
Les arguments scientifiques de la DGS mis en cause
Les nouvelles consignes de la DGS précisent que les masques FFP2 sont en effet « réservés aux personnels hospitaliers, formés, en contact étroit et prolongé avec des cas confirmés et qui réalisent des gestes médicaux à risque ». Cet argument n'est pas audible pour le Dr Emmanuel Sarrazin, qui s'estime tout autant exposé. « Nous sommes en première ligne et devons faire le tri parmi les patients. La plupart du temps, ces derniers n'appellent pas le 15 et viennent au cabinet directement, par réflexe. Le 15 nous adresse aussi des patients nous disant qu'il s'agit de grippes mais sans avoir fait le test. Sur quels critères font-ils ou pas le test ? Nous ne les connaissons pas », argumente le généraliste. Pour se protéger, lui et ses confrères de SOS médecins Tours avaient réussi à se constituer un petit stock de FFP2 au début de l'épidémie. Désormais, faute de distribution par le gouvernement, place au système D : « J'en ai récupéré quelques-uns chez le carrossier du coin », confie le Dr Sarrazin.
« Soigne et tais-toi »
Avoir privilégié la distribution de FFP2 à l'hôpital plutôt que dans les cabinets libéraux montre aussi, selon le généraliste, un manque de considération de l'État vis-à-vis des libéraux. « On a vraiment l'impression d'être les oubliés de la médecine actuellement. Des réunions ont lieu avec les hospitaliers et les libéraux n'y sont pas conviés. Le FFP1 suffirait pour nous, mais sur quelle base scientifique ? », se demande-t-il. Et d'ajouter : « Les infirmières libérales non plus n'en sont pas dotées alors qu'elles se déplacent chez des personnes fragiles et voient énormément de patients. Ces incohérences de terrain me laissent perplexe ». Son avocat dénonce, lui, une posture du « Soigne et tais-toi » du gouvernement envers les généralistes : « Pourquoi, quand le Samu vient chercher un patient suspecté d'avoir le virus, il est couvert de la tête aux pieds et le généraliste, qui lui examine des cas suspects tous les jours, n'a pas ce luxe ? », s'exclame-t-il.
Demande d'expertise scientifique
Si le référé visant à enjoindre l'État à distribuer des masques FFP2 aux généralistes sous astreinte financière de 1 000 € par jour de retard n'aboutit pas, Me Di Vizio affirme qu'il ira plus loin. S'il perd ce référé, il compte bien en refaire un nouveau et demander une expertise scientifique afin d'évaluer les recommandations du ministère. « Dans cette affaire, j'attends que le juge ordonne à l'état de fournir les généralistes en FFP2 mais j'attends surtout que la DGS vienne nous montrer sur quels arguments scientifiques elle se base pour préconiser des masques chirurgicaux aux généralistes qui sont en première ligne. Pour moi, on fait payer encore une fois aux généralistes la carence de l'État et son incapacité à prévoir », conclut Me Di Vizio.
Quatre généralistes font vivre à tour de rôle un cabinet éphémère d’un village du Jura dépourvu de médecin
En direct du CMGF 2025
Un généraliste, c’est quoi ? Au CMGF, le nouveau référentiel métier redéfinit les contours de la profession
« Ce que fait le député Garot, c’est du sabotage ! » : la nouvelle présidente de Médecins pour demain à l’offensive
Face au casse-tête des déplacements, les médecins franciliens s’adaptent