Un jugement hâtif, mais aussi un arrangement politiquement correct... L’affaire Dreyfus a marqué la fin du XIXème siècle par son développement, et ses conséquences difficiles à accepter à une époque où le pouvoir était souverain. L’excellent film (sans vouloir polémiquer sur la vie intime de son réalisateur) retraçant cette époque nous permet d’avoir un éclairage tout à fait réaliste et juste sur cette période.
Les politiques ont trouvé un bouc émissaire (car il fallait en trouver un rapidement) qui pouvait porter le chapeau d’une faute intolérable portée à l’égard de l’Etat. Derrière cette histoire où les coulisses de notre démocratie sont quelque peu mises à mal du fait d’un manque d’intégrité flagrant, on note une volonté délibérée de calmer le peuple.
L’antisémitisme ambiant au sein de la Société française a permis de « redorer » le blason d’une armée qui abritait en son sein des traîtres. L’Etat a été prompt à trouver le coupable idéal, et s’est empressé de le condamner publiquement pour montrer l’exemple que nos concitoyens souhaitaient voir.
Il est, d’autre part, impossible pour des dirigeants du gouvernement ou de l’armée d’accepter une erreur de jugement ; cela pouvant mettre à mal leur propre intégrité, et leur compétence. Le politiquement correct prend toujours le pas sur le politiquement juste.
Cependant, les acteurs de cette erreur ont oublié une donnée très importante : le pouvoir des médias. La communication est une arme qui peut être délétère, mais aussi très précieuse dans certaines circonstances pour dénoncer les abus et les faiblesses de notre démocratie. Et cette affaire a montré le pouvoir des journaux et des chroniqueurs (Zola a pu exceller dans cette situation) ; pouvoir qui a quelque peu étonné les Français car il s’est placé bien au dessus de la « raison d’Etat ».
Le médecin bouc émissaire
Comment peut-on transposer l’affaire Dreyfus à notre époque ? Cela est très simple, et ne nécessite pas de réflexion très approfondie. Prenons, pour illustrer cette similitude, l’exemple des médecins. Le corps médical est en proie à un malaise depuis de nombreux mois.
A l’origine, un problème qui est épineux et qui ne peut se régler rapidement : celui de la démographie médicale. Pour résoudre cette équation impossible à résoudre, notre ministre de tutelle n’a pas démérité dans ses discours pour rassurer. Ainsi, elle a expliqué aux médias que de l’argent serait injecté dans les différents services hospitaliers, et qu’un programme de sanctions serait rapidement effectif pour les vacataires financièrement trop gourmands en ce qui concerne le chapitre de la rémunération.
Cependant, de tels discours n’ont eu pour but que d’apaiser la masse électorale qui est quelque peu désorientée par le fait qu’elle ne trouve plus de médecins pour répondre à ses attentes. Le médecin est le coupable idéal. Pour que les services hospitaliers puissent fonctionner, il demande plus d’argent ; cela est d’autant plus difficile à supporter que certains intérimaires demandent des sommes colossales pour travailler dans les services hospitaliers. Imaginons, l’ouvrier spécialisé qui touche moins de 2000€ pas mois, alors que le vacataire peut engranger journellement cette même somme voire même plus en une seule journée !
Notre ministre oublie sciemment le fait que les médecins ont une surcharge de travail qu’ils ne peuvent plus assurer de manière adéquate sans effectuer des erreurs ou sans avoir des conséquences sur leur santé. Mais cela, comme pour Dreyfus, le pouvoir politique s’en moque éperdument. Il est bien plus important de mettre en avant ses propres actions au présent que de critiquer les erreurs ou les manques de jugement des prédécesseurs (certains sont des amis politiques). Il faut avant tout couvrir les errements des anciens responsables politiques qui ont été quelque peu inconséquents dans leurs prises de positions ou leurs actions de terrain.
Cependant, deux facteurs changent la donne par rapport à l’époque de Dreyfus. D'abord, le fait que les politiciens soient mieux formés dans le domaine de la communication. Ainsi des conseillers provenant de cette sphère interviennent pour donner des consignes, et des cours permettent aux politiques de connaître la manière de dominer un débat. Ensuite, la source d’information du grand public s’est quelque peu étoffée avec l’arrivée des réseaux sociaux. Leur rôle est parfois négatif en diffusant des informations erronées qui peuvent porter préjudice à certains individus. Cependant, elles sont parfois la source de regroupement ou de protestations vis-à-vis du pouvoir politique.
Des conséquences qui peuvent être similaires. Il ne faut pas oublier que, dans de nombreuses circonstances, lorsque la vérité est exposée, elle peut faire très mal pour ceux qui sont les artisans des mensonges volontairement développés. Bien entendu, souvent des sous-fifres sont désignés ou retrouvés, et les véritables responsables ne sont pas nécessairement inquiétés. Néanmoins, dans ces situations tout le monde perd des plumes, et la démocratie n’en ressort pas plus agrandie.
« La raison peut rarement séjourner là où règne la force ». Stahl PJ
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