À l’heure où la France vit les heures les plus sombres de la crise sanitaire liée à l’épidémie de coronavirus, le Dr Henri Julien, médecin réanimateur et président de la Société française de médecine de catastrophe (SFMC), explique pourquoi le système de santé est contraint de s’organiser aujourd’hui à la manière d’un commandement militaire. Selon lui, notre société comme la médecine ressortiront changées de ce qu’Emmanuel Macron qualifie de « guerre sanitaire ». Entretien.
En quoi cette pandémie mondiale de coronavirus relève de la médecine de catastrophe ?
Dr Henri Julien : Sous le terme de médecine de catastrophe, et en particulier lorsqu’il y a un grand nombre de victimes à traiter, on retrouve trois grands points clés qui correspondent à ce que l’on peut observer aujourd’hui avec le coronavirus. Premièrement, l’aspect logistique avec le manque de matériel, de personnels, de moyens, etc. Deuxièmement, la question de la technique : est-ce que celles employées aujourd’hui sont les bonnes ? Chloroquine ou pas ? Masques en tissu ou non ? Trachéotomies ou pas ?… Enfin, il y a l’aspect organisationnel. Si on avance chacun dans son coin sans harmonie, on se marche sur les pieds, on gaspille les moyens et on est inefficace. Il faut donc une organisation générale solide pour répondre à la crise. D’autant plus forte que le sujet est nouveau, aigu et qu’il faut le traiter rapidement.
Quel rôle joue la SFMC dans cette crise ?
Dr H. J. : Nous planchons sur ces problématiques et essayons de faire avancer les choses. Nous avons, par l’intermédiaire des membres du conseil d’administration, participé aux réflexions grâce à des avis rendus à Santé publique France, au ministère de la Santé... Nos réflexions portent essentiellement sur les moyens à déployer (équipements de protection, matériel…). La définition même de la médecine de catastrophe est l’inadéquation entre l’augmentation des besoins et les moyens disponibles pour faire face à la crise. La gestion de la pénurie de tests et de masques en est l’illustration. Et ce n’est pas terminé. Demain, il faudra gérer le manque de chloroquine si ce traitement marche, et celui des vaccins.
Le système de santé français était-il bien préparé à une telle crise sanitaire ?
Dr H. J. : Dans cette question, il y a une contradiction. Lorsqu’il y a une crise, cela veut dire que l’on n’a pas su répondre au problème. Étions-nous donc bien préparés à la crise ? Par définition, non. Patrick Lagadec [chercheur français, spécialiste de la gestion du risque et de la gestion de crise, NDLR] disait : un responsable doit se préparer à être surpris. C’est-à-dire à traiter quelque chose qui n’existe pas et pour laquelle il n’y a pas de solution. Pour faire face, il faut donc anticiper, prévoir des matériels, des formations, des techniques, des méthodes, une communication. Si on prend l’exemple du Bataclan, jusqu’aux attentats, policiers, pompiers et médecins travaillaient dans leur coin. Depuis, ils se sont rapprochés pour que chacun se comprenne. C’est de l’anticipation.
Nous n’avons pas eu le temps d’anticiper ! Nous sommes fin mars et cela fait à peine plus d’un mois qu’on parle du coronavirus
Cela signifie-t-il que face à cette crise sanitaire, la France n’a pas assez anticipé ?
Dr H. J. : L’un des facteurs est que nous n’avons pas eu le temps d’anticiper ! Nous sommes fin mars et cela fait à peine plus d’un mois qu’on parle du coronavirus. Fin 2019, on a fait la fête en pensant à autre chose et en février, cela nous est tombé dessus. Pouvait-on l’anticiper ? Oui, en nous préparant à la gestion de la crise : en retournant vers l’essentiel, en faisant preuve de transparence pour que le groupe accepte les consignes, en étant présents sur le terrain, en ayant une attitude positive, en gardant notre sang-froid…
La sémantique de la guerre est beaucoup utilisée pour parler de la crise du coronavirus. Peut-on faire un parallèle avec la médecine militaire ?
Dr H. J. : Oui, car la médecine de catastrophe reprend en général des techniques militaires adaptées au système civil. Le chef de l’État a lui-même d’ailleurs parlé de « guerre sanitaire ». Parmi les méthodes de travail apprises des militaires, il y a un processus que l’on retrouve partout, dans toutes les cellules ou centres de gestion de crise. Celui-ci se découpe en trois pôles qu’on retrouve de l’Élysée à l’Agence régionale de santé, en passant par les préfectures ou les entreprises. Premièrement, un groupe de personnes est chargé de recevoir l’information et de faire remonter celle-ci au chef. Ensuite, il faut que ce dernier prenne une décision et l’applique jusqu’au bout. Si on décide de confiner la population, par exemple, il faut s’y tenir jusqu’à la fin et que tout le monde suive, sinon c’est inefficace. Le troisième pôle est chargé de faire redescendre l’information. Lorsqu’on est prudent, on ajoute même un quatrième point : le plan B. Un groupe travaille ainsi sur ce qu’on peut mettre en place si ce qui est prévu initialement ne marche pas. Cela fonctionne exactement comme au sein d’un poste de commandement militaire.
Le chef de l’État est-il allé jusqu’au bout des choses concernant le confinement pour que sa décision soit efficace ?
Dr H. J. : Si on fait un confinement, il faut le faire bien. Mais il y a trois impératifs contradictoires dans la tête des dirigeants politiques. Le premier est médical. Ce virus est dangereux pour les gens âgés, un peu moins pour les jeunes, mais on sait qu’il est extrêmement contagieux. Comme on ne sait pas comment le traiter, le mieux est d’arrêter la transmission et d’adopter des mesures de distanciation sociale. Mais un deuxième impératif entre en jeu : la question économique. Le confinement, oui, mais il faut que les gens mangent, s’éclairent, se chauffent, communiquent… Troisième impératif, le politique avec l’exemple des élections municipales. Maintenir le premier tour était un très mauvais message pour le confinement. On a ainsi démoli l’impératif médical.
Tous ces soignants n’ont qu’une peur, ramener la maladie à la maison et contaminer leurs proches. La perte d’un confrère est aussi très difficile. Il y aura donc des syndromes post-traumatiques
Vous qui avez beaucoup travaillé sur la médecine de catastrophe, quelles conséquences cette crise sanitaire risque d’avoir sur la santé mentale de la population et celle des soignants ?
Dr H. J. : La médecine de catastrophe a été fondée par les anesthésistes-réanimateurs et jusque dans les années 1990, nous n’avions pas conscience qu’en plus des blessés physiques, il pouvait y avoir des blessés psychiques. Des thèses nous ont éclairés en ce sens et les premières cellules d’urgence médico-psychologiques (CUMP) ont été créées. La dimension psychologique de la catastrophe fait partie de la gestion de crise. Pendant l’épidémie de coronavirus, les médecins vont vivre des situations extrêmement conflictuelles. Tous ces soignants n’ont qu’une peur, ramener la maladie à la maison et contaminer leurs proches. La perte d’un confrère est aussi très difficile. Il y aura donc des syndromes post-traumatiques.
Que faire pour ces soignants éprouvés par l’épidémie ?
Dr H. J. : Il faudra accompagner ces professionnels. Nous connaissons désormais les techniques de prise en charge. Il faudra les réunir, les faire parler, trouver les psychologues et psychiatres qui acceptent de les prendre en charge, cela prendra du temps mais c’est indispensable. La mort d’un proche est particulièrement traumatogène. Néanmoins, même pour ceux n’étant pas directement confrontés à la mort, le niveau d’anxiété général augmente. Des propositions de numéros verts émergent déjà et il faut les faire connaître. Pourquoi ne pas développer des téléconsultations avec des psychologues ou des psychiatres libéraux dont l’activité est ralentie par le confinement ? Cela serait une bonne chose.
D’après votre expérience, qu’est-ce que cette crise sanitaire nous apprend de notre société ? Les comportements vont-ils s’en trouver changés ?
Dr H. J. : Après la crise, on observe souvent un phénomène de résilience, c’est-à-dire la capacité d’un groupe à revenir à la phase antérieure. Cela passe par la participation de la population et sa capacité à se prendre en charge. Je pense que nous allons revenir à l’essentiel. Nous sommes dans une société devenue de plus en plus individualiste et en ce moment, on observe que le devenir de chacun dépend de la conduite de celui qui est en face. Nous n’avons pas suffisamment développé le bien-vivre en collectivité et je pense que cela peut changer, au moins pour un moment. Notre société est également une société matérialiste, de consommation, et là encore, nous allons peut-être apprendre qu’on peut se passer de beaucoup de choses.
Cela changera-t-il quelque chose sur le plan de la médecine, et plus particulièrement de la médecine générale ?
Dr H. J. : Oui. La télémédecine va exploser. Je sais que mes confrères sont un peu résistants mais c’est le moment de la développer, tout en la régulant. Cela met aussi l’accent sur la nécessité de développer la prévention. En France, on a d’excellents médecins. Ils sont de très bons thérapeutes mais ne font pas assez de prévention. La prévention est aussi un acte médical et cette crise doit nous le rappeler. L’épidémie de coronavirus montre bien aussi que les cabinets de ville sont complètement inadaptés pour prévenir les contaminations d’un patient par rapport à l’autre. Il a fallu attendre le Covid-19 pour en prendre conscience. De même, pour développer la prévention, il faudra s’appuyer sur la délégation de tâches, avec des actes utiles de prévention qui peuvent être réalisés par d’autres professionnels de santé... C’est le cas avec la vaccination anti-grippale en pharmacie par exemple, les médecins doivent l’accepter.
Chez les généralistes, la médecine de catastrophe ne faisait pas partie de la formation jusqu’à la réforme des études médicales qui entre tout juste en vigueur. Les futurs médecins seront donc mieux formés à cela
Les médecins sont-ils bien formés à la gestion de crise et donc bien armés pour faire face au coronavirus ?
Dr H. J. : La médecine de catastrophe est enseignée dans dix universités aujourd’hui. Pour les urgentistes principalement. Mais on a aussi besoin des pharmaciens, des médecins libéraux, des infirmiers… Ce n’est pas un exercice individuel et on le voit bien actuellement. Chez les généralistes, la médecine de catastrophe ne faisait pas partie de la formation jusqu’à la réforme des études médicales qui entre tout juste en vigueur. Les futurs médecins seront donc mieux formés à cela, mais ceux qui sont en première ligne aujourd’hui ne le sont pas.
Durant la période de confinement, les généralistes font moins de « bobologie ». Après cette crise, les patients se rendront-ils moins chez leur médecin pour de tels actes ?
Dr H. J. : Le médecin n’est pas pour rien dans cette « bobologie ». Certains se sont spécialisés dans des pratiques non enseignées en faculté. Ça rejoint ce que je disais tout à l’heure, la crise nous fera tous revenir à l’essentiel. Les gens oublient leurs petits malheurs. Mais cette réflexion va bien au-delà de l’épidémie de coronavirus. Je fais partie d’un groupe de réflexion sur la relation médecin-malade. Le temps de consultation en France est court. Indépendamment de cette crise, la relation médecin-malade doit être retravaillée.
La SFMC, c’est quoi ?
La Société française de médecine de catastrophe a été créée en 1983, à la suite de la vague d’attentats ayant touché la France dans les années 1980. Il s’agit d’une association à but scientifique non lucratif et d’une société savante réunissant des acteurs de terrain, des enseignants, des responsables administratifs. Elle est chargée de la diffusion et de l’approfondissement des techniques de prise en charge et de prévention des urgences collectives, des catastrophes et des situations sanitaires exceptionnelles, dans le domaine des secours et soins d’urgence aux victimes et à la population, dans tous ses aspects : somatiques, psychologiques, sanitaires et sociaux. La SFMC propose également des sessions de formation pour les professionnels de santé.