Ce que les médecins généralistes vivent depuis le début de l'épidémie de coronavirus est inédit dans leur carrière. Encore plus s'ils ont subi une quarantaine. Comment vivent-ils alors cette période d'isolement ? Dans une récente étude publiée dans la revue britannique The Lancet, des chercheurs mettaient en avant les conséquences psychologiques de la quarantaine chez les soignants. « La peur, la nervosité, la tristesse ou encore la culpabilité », figuraient ainsi parmi les sentiments reportés par les professionnels de santé. Un ressenti que confirment certains généralistes contraints d'arrêter leur activité pendant l'épidémie de coronavirus.
« Je me sentais un peu comme un déserteur »
Le Dr S.*, médecin généraliste dans le Bas-Rhin et testé positif auCovid-19 il y a trois semaines, est toujours confiné à son domicile. S'il va enfin mieux et que la fièvre a disparu depuis 24 heures, il reste très fatigué par le virus, aussi contracté par trois autres confrères de son cabinet. Le médecin de famille affirme avoir eu « le temps de cogiter » durant tout ce temps passé à la maison et avoue qu'il a pu ressentir une certaine culpabilité. « Au début, c'est vrai que je me sentais un peu comme un déserteur », confie-t-il. Les premiers jours, souffrant de symptômes assez légers, le généraliste qui exerce à une soixantaine de kilomètres de Strasbourg a « eu du mal à accepter de rester à la maison alors qu'on avait besoin de [lui] au cabinet ». « Je ne me sentais pas à la hauteur », ajoute-t-il.
Mais les symptômes du Dr S. ont évolué au fil des jours, jusqu'à entraîner une forte fatigue et des pics de fièvre l'empêchant d'envisager un retour au cabinet dans l'immédiat. « Même si aujourd'hui je n'ai plus de fièvre, je sens bien en montant les escaliers que je fais de la tachycardie, cela attendra encore un peu. Mais j'ai hâte de revenir au cabinet ». Le soutien de ses confrères et collègues de la maison de santé où il exerce a été, selon lui, très bénéfique pour surmonter cette période difficile.
Un autre généraliste du Bas-Rhin, le Dr Patrick Vogt, installé à Mulhouse et régulateur du SAMU dans un des principaux clusters du coronavirus, témoignait sur son compte Twitter ce matin du même constat fait auprès de ses confrères touchés par le virus. « Les médecins malades semblent éprouver ce même sentiment de honte et de résignation que je retrouve chez les patients, honte d’être fautif de quelque chose, honte de pouvoir transmettre la maladie... », racontait-il hier sur le réseau social.
#COVID19 #Mulhouse Le corps médical mulhousien est durement touché . Un mort à Mulhouse et plusieurs dans le département , plusieurs médecins en réanimation encore actuellement , plusieurs médecins hospitalisés en services de soins COVID , plusieurs médecins en arrêt..
— Patrick VOGT (@vogt_patrick) March 29, 2020
Peur de contaminer un proche
Pour le Dr Françoise Courtalhac, l'une des premières généralistes à avoir été mise en quarantaine dans l'Oise à la suite de la contamination d'une de ses associées début mars, n'a pas ressenti la même chose. Confinée une dizaine de jours à son domicile, elle « n'a pas vu le temps passer ». « Je passais mon temps en réunion téléphonique pour organiser les prises en charge et alerter les autorités sanitaires sur ce qui se passait dans l'Oise et sur les éventuelles pénuries de tests, de masques, de respirateurs », ajoute la généraliste de La Croix-Saint-Ouen.
Le Dr Courtalhac exerce en effet dans l'un des premiers clusters identifiés, et avec sa double casquette de médecin de famille et de vice-présidente (FMF) de l'URPS médecins libéraux des Hauts-de-France, son rôle de lanceuse d'alerte au début de l'épidémie n'a laissé aucune place à la culpabilité ou l'ennui. « Je n'étais de toute façon en rien responsable de ce qui m'arrivait et je devais d'abord ne pas risquer de contaminer mes patients », témoigne-t-elle. Sa « première crainte » était aussi de contaminer son époux. « Nous avons la chance d'avoir une grande maison et nous avons réussi à vivre quinze jours séparés aux deux extrémités de l'habitation mais je sais que d'autres n'ont pas ce confort », ajoute la généraliste. Également titulaire du DIU "Soigner les soignants", le Dr Courtalhac assure que beaucoup de médecins « ont et auront besoin de cellules de soutien psychologique ». Elle conseille ainsi à ses confrères « de ne pas rester seul et en parler ». « Plusieurs initiatives sont en train de se mettre en place » assure-t-elle.
* Le Dr S. a souhaité garder l'anonymat.
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