LE QUOTIDIEN : Quels étaient les objectifs de la mission que vous a confiée le ministre de la Santé ?
Dr PAULINE MARTINOT : En juin 2021, Olivier Véran a lancé trois missions pour poser les bases d’une rénovation de la santé publique tirant les leçons de la crise sanitaire. Deux portaient sur refonte de la santé publique française. Une troisième, plus modeste, ciblait la promotion de la santé, notamment auprès des jeunes. Cette mission nous est revenue à Aude Nyadanu et moi-même.
Le ministre nous a rappelé que la communication menée auprès des jeunes depuis plusieurs décennies ne les atteint pas. Ils n’ont en général pas de problèmes liés aux soins ou à une pathologie et ne se sentent donc pas concernés. Le ministre nous a donné trois mois pour déterminer les attentes des jeunes en la matière, en précisant : « Je veux du concret. Vous avez carte blanche. »
Deux éléments sont fondamentaux pour se sentir bien dans ses baskets et avoir envie de prendre soin de soi : un bon niveau d’estime de soi et le sentiment d’être inclus dans la société ou dans un collectif.
Vous avez interrogé 70 jeunes et 200 professionnels travaillant au contact des jeunes. Qu’est-il ressorti de ces entretiens ?
Partir des besoins des jeunes était important. Nous nous sommes appuyées sur la méthodologie du « design thinking » et l’avons appliquée à la santé. Cette approche permet d’inclure les premiers concernés dans toutes les phases d’un projet. C’est une source de richesse pour penser avec les publics et pour eux.
La méthode a surpris au sein du ministère. L’habitude est plutôt de se tourner vers des experts pour entamer la réflexion sur un sujet et penser les solutions pour le grand public. Nous avons voulu faire différemment, en établissant des profils types de jeunes, un peu partout en France, pour s’assurer de rencontrer la diversité de la jeunesse.
Le premier enseignement, c’est l’importance de la méthode. Et depuis, le ministère envisage de développer des missions similaires, en complément de ses travaux plus classiques. Selon moi, l’implication des citoyens dans le virage du « tout médicalisé » vers la promotion de la santé est le challenge des années à venir.
Sur le fond ensuite, il ressort que les jeunes se sentent très passifs face à leur existence et donc face à leur santé et à la société. Ils estiment que certains problèmes de leur quotidien pourraient être évités si on leur permettait de s’en occuper.
Nombre des solutions proposées pourraient être intégrées à l’école. C’est trop souvent le lieu où ils perdent confiance en eux, mais aussi où ils altèrent leur santé. En étant assis plus de six heures par jour dès le CP, ils apprennent à être sédentaires, alors qu’ils ont envie de sortir et de bouger. Ces grosses journées impactent également leur sommeil. Leur rythme ne leur permet pas de respecter les recommandations.
Les jeunes ont aussi envie de s’engager, de se sentir utiles, mais ont trop peu d’occasions de le concrétiser. Ils ne peuvent pas créer une association avant 16 ans. Beaucoup sont pourtant demandeurs d’un peu plus de liberté et d’autonomie.
Vous recommandez d’« ancrer la santé à l’école ». Comment l’envisagez-vous ?
Plusieurs éléments sont en jeu. La catégorie « jeunes » ne renvoie pas à une réalité homogène. Les réalités sont très variables entre un jeune Guyanais et un jeune Francilien, par exemple. Ils ne sont pas confrontés aux mêmes enjeux, mais partagent des points communs.
Dans les zones les plus défavorisées, sans accès aux éléments de base (de la brosse à dents à une bonne alimentation), ou dans un cercle familial pas toujours propice aux discussions sur des sujets comme le sommeil ou la sexualité, le premier besoin est d’avoir accès aux soins et à la prévention. On propose donc que ce soit possible dans l’enceinte des établissements scolaires, avec des psychologues ou des orthophonistes sur place.
Par ailleurs, le modèle du cours magistral, délivré par un adulte, n’est plus plébiscité. Sur les questions de santé, les jeunes préfèrent que ce soit une personne extérieure à l’établissement qui interagisse avec eux sous la forme d’ateliers. Ils attendent des conseils concrets à appliquer au jour le jour pour découvrir leur sexualité, mieux manger ou dormir.
Un point important est qu’ils demandent que ce soit associé au plaisir, à quelque chose de positif. C’est nouveau par rapport aux pratiques actuelles où les messages sont orientés vers les risques. Quand on dit qu’arrêter de fumer protégera d’un cancer dans 30 ans, l’horizon est trop lointain. Les sciences comportementales et les neurosciences nous montrent que c’est inefficace. Au contraire, un discours encourageant et positif va amener un intérêt à prendre soin de soi et à terme à être en meilleure santé.
Pour être concret, on amène par exemple l’idée d’une « journée pyjama » en primaire, entièrement dédiée au sommeil avec des conseils applicables par chacun. Le fait de venir en pyjama à l’école a pour but de marquer les esprits et de mieux intégrer les conseils.
Vous proposez la création d’Health Spaces. De quoi s’agit-il ?
L’inspiration vient d’une initiative australienne, les « Mental Health Spaces ». On veut répondre aux besoins des jeunes éloignés des agglomérations et des structures qui leur sont dédiés, comme les missions locales. À partir d’espaces numériques, on pourrait diffuser sur les réseaux fréquentés par les jeunes de l’information fondée sur des données scientifiques et des sources fiables sur la sexualité ou la santé mentale.
Il ressort par ailleurs que les jeunes sont sensibles aux messages des influenceurs et pourraient se laisser entraîner dans un défi « santé » lancé par l’un d’eux. Ils se sont également prononcés pour la constitution d’un « pool » de « fact checking » en santé. Disponible pour les influenceurs, il leur permettrait de proposer des contenus adaptés à leur communauté.
Les jeunes veulent aussi pouvoir exprimer leur créativité, ce qui n’est pas toujours le cas à l’école. Il nous faut créer les conditions pour les accompagner dans la création de leurs propres contenus, en permettant peut-être de débloquer des financements via le Centre national du cinéma (CNC). Selon les jeunes, la combinaison d’une dimension artistique et d’une information fiable en santé peut être un levier efficace pour mieux les cibler.
C’est cette même logique que vous prônez en voulant associer des évènements festifs et préventifs ?
Exactement. On propose par exemple de mettre en œuvre l’aller vers et d’atteindre les publics éloignés, avec des petits camions qui sillonneraient le territoire. Embarquant des artistes et des professionnels formés aux enjeux de santé et de bien-être et capables d’orienter les jeunes, ces camions pourraient constituer autant d’espaces d’échanges pour aider les jeunes à s’ouvrir sur des sujets de santé.
On propose aussi de mettre à profit les Jeux olympiques et paralympiques qui vont se dérouler en France pour apporter de la visibilité à certains sujets sur les réseaux sociaux, sachant que les jeunes ne vont pas forcément regarder les épreuves sportives. N’importe quel athlète peut être amené à parler de la gestion de son stress au quotidien, de sa confiance en lui après un échec, etc. Ces témoignages pourraient être repris et relayés par des sportifs ou des artistes suivis par les communautés de jeunes.
Vous proposez également l’instauration d’un pass bien-être ?
L’ambition est de reprendre l’idée du pass culture (une enveloppe financière allouée à tous les jeunes pour l’achat de biens culturels, NDLR). Ce qui est apprécié dans ce dispositif, c’est la liberté offerte, l’autonomie dans le choix.
Le pass bien-être recouvrirait deux aspects : un questionnaire à remplir renseignant les domaines de santé sur lesquels les jeunes veulent s’informer et un accès à des offres répondant à ces besoins. La démarche repose sur la gratification et la récompense, identifiées par les sciences comportementales comme efficaces pour susciter l’engagement. Si on fait l’effort de remplir le questionnaire, on se verra proposer des ressources pour le bien-être quotidien ou des bons d’achat pour des équipements sportifs ou un bon oreiller pour bien dormir.
C’est aussi un moyen de récolter des informations sur les besoins en santé des jeunes et permettre leur utilisation par des chercheurs et des entreprises « à impact » (société commerciale avec des objectifs sociaux et environnementaux, NDLR). L’ambition est d’adjoindre au Health Data Hub un « Health Promotion Data Hub » pour développer la prévention, cet angle mort de notre système de santé, très orienté sur le soin.
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