L’édition de votre livre aux Presses de Sciences-Po témoigne du passage d’une thématique défendue par des cercles militants à un problème politique.
Pendant longtemps on a pensé les sphères privée et publique comme deux sphères séparées. Or ce qui se passe dans la sphère privée est politique, comme l’ont illustré les luttes féministes. L’enjeu de la problématisation politique des violences gynécologiques s’inscrit dans ce mouvement. Au-delà, ce livre est le fruit d’une recherche de sociologie politique menée auprès de militantes féministes qui politisent l’encadrement médical du corps des femmes.
Les gynécologues ont été surpris par la rudesse des accusations. Ils s’imaginaient plutôt comme des alliés des femmes au vu des combats menés pour le droit à la contraception puis à l’IVG. Quel est votre regard sur les médecins ?
Les médecins occupent des positions sociales dotées d’une réelle autorité. Des relations de pouvoir se jouent inévitablement dans les interactions avec les patients et patientes. Lorsque ces questions sont mises en lumière et politisées, cela se révèle difficile à l’entendre. Pourtant ces problématiques sont loin d’être nouvelles. Elles avait déjà fait l’objet de mobilisations politiques dans les années soixante-dix et quatre-vingt. Une remise en cause du pouvoir médical lors des combats pour l’avortement existait déjà. Un film récent, Annie Colère, retrace d’ailleurs cette histoire.
La psychiatrie a longtemps a été la seule spécialité à faire l’objet de critiques sur ses pratiques. La surprise a été totale pour les gynécologues.
C’est parce que cette histoire des contestations féministes de la gynécologie est mal connue. Des travaux récents, en particulier ceux de Lucile Ruault, retrace cette lutte entre militantes profanes et médecins au sein du MLAC. La contestation historique des pratiques psychiatriques est davantage connue que celle menée en gynécologie qui prend aujourd’hui de nouvelles formes. Et prend racine dans les années soixante-dix.
Peut-on parler de divorce générationnel entre le discours féministe des années soixante-dix qui présente le droit à la contraception comme une révolution et la nouvelle génération ?
Outre le mouvement déjà mentionné, les critiques féministes de la contraception hormonale, de sa médicalisation et de l’action des laboratoires pharmaceutiques existaient déjà dans les années 1970, même si elles ont été peu documentées. Aujourd’hui, des féministes renouent avec ces contestations de la médicalisation de la contraception. Elles soulignent aussi, comme leurs aînées, les inégalités entre sexes liées au fait que la charge contraceptive est majoritairement assurée par les femmes.
Au-delà des violences gynécologiques, mon travail analyse comment les féministes prônent la reprise en main par les femmes des savoirs médicaux. À leurs yeux, c’est une manière de lutter contre la violence qui se déploie parfois au sein de la consultation due à un rapport de pouvoir inégal entre les femmes et leur médecin. Elles cherchent à reprendre en main un ensemble de gestes médicaux, comme la pratique de l’auto-observation gynécologique.
Mais ces expérimentations sont minoritaires.
Ce n’est certes pas un mouvement d’ampleur. Pour autant, il bénéficie d’un réel écho. Et a été largement médiatisé. À l’initiative de ce mouvement, l’idée est que cette pratique d’auto-examen doit sensibiliser les femmes au principe de libre disposition de leur corps. Le corps est conçu comme l’instrument d’une lutte commune qui doit permettre de lisser les tensions au sein du mouvement féministe, par ailleurs éclaté, divers. L’union se réaliserait autour, au nom du corps et effacerait les désaccords. Évidemment, cela ne marche pas. Et se révèlent des enjeux de pouvoir au sein de mouvements féministes.
Faut-il se débarrasser de la gynécologie ?
Parmi les militantes de ce mouvement qui cherche à créer une forme de « gynécologie féministe », on retrouve des professionnelles de santé. À côté de médecins et d’infirmières, les sages-femmes sont les plus nombreuses. Ce n’est pas anodin. Elles disposent d’un ensemble de savoirs, peu reconnus au sein d’une hiérarchie, doublement dominée. Et doivent toujours négocier leur position face aux médecins. Cette participation reconfigure leurs pratiques professionnelles, par exemple ne jamais toucher le corps de la consultante. La sage-femme précise, explique le déroulé de chaque acte. Et l’accompagne dans un autoprélèvement, un frottis. Le cabinet est plus chaleureux convivial, moins technique. De nouvelles pratiques s’inventent au quotidien.
* sociologue,université de Lausanne, auteure du livre à paraître le 21 avril prochain : Un corps à nous, presse de Sciences Po.
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