LE QUOTIDIEN : Quelle est la raison d’être de l’Institut de la leucémie ?
Pr HUGUES DE THÉ : La création de l’Institut de la leucémie a permis de cristalliser les forces en présence avec un projet centré sur l'hôpital Saint-Louis, centre historique et névralgique de recherche et de traitement de la leucémie. L’institut hospitalo-universitaire (IHU) a comme membres fondateurs l’Inserm, l’AP-HP, l’université Paris-Cité et le Collège de France, et est placé sous l’égide de la Fondation Université Paris-Cité.
Nous collaborons également avec de nombreux sites partenaires, tant dans la recherche que la clinique, comme les hôpitaux Cochin, Necker, Robert-Debré, ou encore le CEA et l’École polytechnique. Nous avons une promesse de financement sur dix ans avec 30 millions d’euros de budget et développons activement la recherche de nouvelles sources de financement, les partenariats industriels et le mécénat. L’activité est centrée sur six pathologies principales : la leucémie aiguë myéloblastique (LAM), la leucémie aiguë lymphoblastique (LAL), les syndromes myélodysplasiques (SMD), les syndromes myéloprolifératifs (SMP), les aplasies médullaires acquises et constitutionnelles, et les syndromes de prédisposition génétique aux leucémies.
En pratique, l’IHU a vocation à financer ce qui est difficilement finançable par d’autres sources
Nous avons pour objectif de guérir les leucémies à tous les âges de la vie. En pratique, l’IHU a vocation à financer ce qui est difficilement finançable par d’autres sources. Grâce à cette impulsion, nous allons pouvoir nous munir de plateformes techniques, faire de la communication, former les experts de demain… Sur le plan de la communication, nous avons eu à cœur de créer un site internet permettant d’offrir une véritable visibilité aux équipes de recherche et aux services cliniques.
Cet outil s’adresse à la fois aux chercheurs, aux industriels, aux patients et au grand public. Il propose entre autres des contenus de vulgarisation des travaux de recherche en cours, ainsi que des pages d’information dédiées à la maladie. Nous aurons également à cœur d’organiser des symposiums et des masterclass centrés sur l’éducation du public et la formation des spécialistes de demain.
Enfin, ce qui caractérisera l’IHU, ce seront des essais cliniques de petite taille car il est possible d’obtenir dans ces maladies des signaux cliniques très forts sur seulement quelques dizaines de patients en exploitant au mieux les avancées fondamentales et technologiques (multi-omiques).
Quels en sont les défis scientifiques ?
La leucémie est une collection de maladies intensément diverses ; certaines sont extrêmement graves et fatales, et d'autres sont désormais guérissables. Je suis persuadé que les éclatants succès pour certaines se répandront à toutes, en s’appuyant sur l'étude des mécanismes de guérison, la pharmacodynamie, les essais cliniques innovants… Toutefois, en médecine et en recherche, nous promettons toujours beaucoup de choses et, comme le disent les Américains, il n’y a pas beaucoup de « delivery ». Les progrès, ce sont souvent des sauts quantiques, essentiellement imprévisibles, souvent liés au hasard. Qui aurait prévu le succès de l’immunothérapie des tumeurs solides il y a quinze ans, par exemple ? Aujourd’hui, ces traitements ont changé la vie de millions de personnes dans le monde.
Un exemple que je connais bien pour y consacrer l’essentiel de mon travail : la leucémie aiguë promyélocytaire, une maladie souvent extrêmement sévère, qui avait un taux de mortalité de 70 % il y a trente ans, se guérit maintenant avec seulement deux comprimés par jour. C’est la première leucémie curable sans chimiothérapie devenue un modèle de guérison du cancer par traitement ciblé. Il faut s'appuyer sur ce genre de succès pour aller plus loin et comprendre pourquoi nous sommes en mesure de guérir cette maladie et pas les autres.
Que diriez-vous de l’organisation de la recherche en hématologie ?
En hématologie, dans les leucémies, parce que les maladies sont rares, les effectifs sont souvent de petite taille, et il est très fréquent que la recherche s’organise en intergroupes européens. De manière générale, les cliniciens français sont extrêmement bien organisés en groupes coopérateurs, et ce, depuis de nombreuses années ; ils produisent d’ailleurs beaucoup de données.
Toutefois, la recherche en hématologie, comme une grande partie de la recherche en biologie/santé en France, est menacée par des sous-financements. Et malgré une tradition très forte de qualité et compétitivité en recherche, la France doit aujourd’hui se battre. Ce phénomène ne nous est pas propre, des scientifiques d’autres pays en pâtissent, comme aux États-Unis d’où nos collègues nous rapportent un certain désespoir quant à la situation.
La Chine profite d’excellents scientifiques du monde entier, très bien financés, et d’une recherche organisée
Néanmoins, il est intéressant de noter l’émergence de la recherche chinoise, qui est littéralement en train d’exploser, ce que j’observe de près pour avoir collaboré avec ce pays depuis trente ans. La Chine profite d’excellents scientifiques du monde entier, très bien financés, et d’une recherche organisée. Elle a également pour atout une vaste population qui lui permet d'accéder à des cohortes de grande taille. Dans la leucémie promyélocytaire par exemple, en fouillant précautionneusement, les équipes françaises pouvaient avoir des cohortes d’un peu moins d’une centaine de patients ; en Chine, ils arrivent facilement à atteindre plusieurs centaines de patients sur quelques centres.
Parlez-nous de quelques projets de l’Institut…
Il y a plusieurs sujets qui tiennent particulièrement à cœur à l’IHU. Le premier, porté par le Pr Raphaël Itzykson, cherche à établir des plateformes de criblage de cellules primaires. L’une des difficultés est de faire du « matchmaking » entre un type de leucémie et un type de médicament. Ce n’est pas aisé car la plupart des cellules humaines, lorsqu’elles sont sorties de la moelle, s’arrêtent de croître, ce qui rend le testing de médicaments moins précis. Et puis l’efficacité du traitement in vivo n’égalise pas toujours celle ex vivo. Pour faire du matchmaking, le Pr Itzykson a donc développé des systèmes permettant de procurer de meilleures combinaisons de facteurs de croissance afin d’obtenir le reflet le plus fidèle de l’organisme dans un tube à essai. Cette plateforme de criblage permettra également de tester de nouveaux médicaments et de nouvelles indications. Ce champ de recherche est assez propice aux partenariats avec des sociétés de biotechnologie et cela répond à un besoin énorme de trouver de nouveaux médicaments et d’en repositionner d’autres.
Le second projet, financé par la fondation ARC, s’intéresse au suivi du traitement du cancer « en temps réel », l’une des particularités des leucémies étant qu'elles sont facilement accessibles. Sur un cancer du sein, ce n’est pas imaginable d’ouvrir toutes les douze heures pour aller voir la tumeur. En revanche, sur une leucémie, si le patient accepte, il est tout à fait possible et éthique de prélever un peu de sang riche en cellules leucémiques toutes les douze heures. Cela permet d’observer ce qu’il se passe durant le traitement : quels changements se produisent dans la régulation des gènes ? dans le métabolisme ? pour les cytokines en réponse à la chimiothérapie ? Et cela, aussi curieux que cela puisse paraître, n’a jamais été fait.
Nous nous intéresserons à l’avant-cancer, par exemple avec les recherches de la Pr Marie Sébert sur les prédispositions aux leucémies. Et nous nous pencherons évidemment sur l’après-cancer, en particulier la qualité de vie après la guérison, par exemple la fertilité, car nous avons beaucoup de patients jeunes. Enfin, le projet eThema vise à établir une base de données de vraie vie sur tous les patients nouvellement diagnostiqués d’une leucémie.
Un mot sur la formation ?
Nous voulons mener une politique de séminaires communs, à la fois internes et externes. Nous organisons d’ailleurs un grand symposium international biannuel au Collège de France. Nous menons actuellement une réflexion sur la formation des infirmiers car, à l’occasion d’une remontée sur les besoins des services, il s’est avéré que les infirmiers et les techniciens estimaient manquer de formation. Nous allons donc en développer, à leur demande, une en ligne sous format vidéo sur la physiopathologie de la leucémie aiguë myéloïde et sur la prise en charge psychologique des patients. Et enfin, il y a un programme de post-doctorat au niveau européen que nous montons actuellement. L’idée serait de proposer un poste qui puisse tourner entre plusieurs centres en Europe et, je l’espère, attirer de jeunes scientifiques talentueux.
« Think out of the box », soyons créatifs ! Il n’y a pas beaucoup de gens qui le font, il faut les protéger
Que signifie, pour vous, prendre la direction de l’Institut de la leucémie ?
C'est évidemment un honneur et un défi. Je pense aujourd’hui que les équipes cliniques et biologiques communiquent trop peu, elles ne vivent pas ensemble. Pourtant, cela est essentiel à mon sens et c’est ce que j’aimerais instiller durant mon mandat. Cela passera par la création d’espaces communs pour échanger des idées, se poser des questions, s’expliquer : la biologie doit pouvoir compter sur la clinique, et inversement. J’aimerais aussi que les médecins puissent vraiment faire de la recherche et être en contact avec des chercheurs. J’ai également à cœur de créer des outils pour faire avancer les projets, les fluidifier. Et enfin, je souhaiterais que nous soyons créatifs. Les Anglo-Saxons disent « think out of the box » ; il n’y a pas beaucoup de gens qui le font et ceux-là, il faut les protéger et les aider à s’épanouir.
Repères
1985-1990 : Internat de recherche à l’Institut Pasteur, thèses de médecine et de sciences
1995 : PU-PH en biochimie (hôpital Saint-Louis, Paris) et directeur de recherche CNRS
2011 : Élu à l’Académie des sciences
2014 : Chaire d’oncologie cellulaire et moléculaire du Collège de France
2020 : Élu à l’Académie de médecine américaine
2023 : Directeur de l'Institut de la leucémie, Paris Saint-Louis
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