LE QUOTIDIEN : L’origine professionnelle des cancers est-elle suffisamment considérée et investiguée par le corps médical aujourd’hui ?
Anne Marchand : Les travaux menés par les deux groupements d'intérêt scientifique sur les cancers d'origine professionnelle (Giscop), en Seine-Saint-Denis (93) et dans le Vaucluse (84), révèlent que les cancers professionnels sont un impensé complet, y compris pour les médecins. Or, le droit de la réparation des maladies professionnelles s'est construit en confiant aux médecins un rôle central. Sans le certificat médical initial (CMI), qui peut être rédigé par tout médecin, qu’il soit généraliste, spécialiste, hospitalier ou du travail, le patient ne peut pas se lancer dans une procédure de demande de reconnaissance de son cancer en maladie professionnelle auprès de l’Assurance-maladie.
Malheureusement, bon nombre de médecins n’ont pas le temps d’investiguer ce champ ou considèrent que ces questions techniques relatives au droit de la Sécurité sociale sont très éloignées du soin et relèvent uniquement de la médecine du travail.
Pourtant, tous les médecins ont un rôle à jouer dans la reconnaissance des cancers professionnels. En plus d’ouvrir des droits aux patients, comme la majoration de leurs indemnités journalières ou l’octroi d’une rente, ces reconnaissances sont également des puissants leviers de prévention à l’échelle de la société en levant le voile sur la réalité des cancers professionnels et en imputant leurs coûts de prise en charge aux employeurs via la branche AT-MP (accidents du travail et maladies professionnelles) de la Sécurité sociale.
Au-delà de favoriser la reconnaissance des cancers professionnels, pourquoi les médecins devraient-ils prendre le réflexe d’interroger leurs patients sur leur activité professionnelle ?
Avant même ces questions d’accès au droit et à la reconnaissance, interroger les patients sur leurs conditions de travail présentes et passées augmente les chances d'un diagnostic précoce. Savoir qu’un patient est exposé ou a été exposé à l’amiante ou à la silice cristalline, par exemple, peut inciter à une surveillance rapprochée vis-à-vis du cancer du poumon, à l’instar de ce qui se pratique en direction des gros fumeurs.
Dans le cadre du livre collectif Ce que le travail fait aux femmes. Au cœur de l’épidémie de cancer du sein*, j’ai par ailleurs rencontré des ouvrières de parqueterie dans le Lot-et-Garonne qui travaillaient de nuit et ont reçu un diagnostic précoce de cancer du sein grâce à la vigilance de leur médecin du travail. Sachant que le travail de nuit était classé depuis 2007 comme un cancérogène probable par le Centre international de recherche sur le cancer (Circ), leur médecin du travail leur avait recommandé de réaliser des mammographies de contrôle de manière précoce, qui ont mis en évidence un cancer du sein chez plusieurs femmes.
Comment attester de l’origine professionnelle d’un cancer sachant qu’il s’agit d’une maladie multifactorielle ?
Scientifiquement, il est impossible de prouver qu’un cancer est davantage lié à un facteur plutôt qu’un autre, impossible de décréter qu’un cancer du poumon, par exemple, est davantage lié au tabagisme qu’à l’amiante. C’est pour cela que le système de reconnaissance s’est construit sur la base de tableaux qui offrent une présomption d’origine professionnelle.
Ces tableaux associent une maladie, comme une localisation cancéreuse, à une liste d’activités professionnelles. Dès lors que la situation du patient remplit les critères du tableau, il peut obtenir la reconnaissance de son cancer en maladie professionnelle, quand bien même il est soumis à d’autres facteurs de risque individuels et extraprofessionnels comme le tabagisme ou la consommation d’alcool.
Le problème, c’est que ces tableaux sont en décalage avec les connaissances scientifiques. Il n’y a pas de tableau pour le cancer du sein, par exemple, alors que des liens sont établis entre ce cancer et de nombreuses expositions professionnelles : le travail de nuit, les rayonnements ionisants ou certaines substances chimiques. En l’absence de tableau, la reconnaissance reste possible mais est plus difficile : le dossier passe alors devant un comité régional de reconnaissance des maladies professionnelles (CRRMP) et il s’agit de prouver un lien direct et essentiel entre le travail et la pathologie.
Quoi qu’il en soit, les médecins ont l’obligation de délivrer un CMI au patient en cas de suspicion. À travers ce CMI, ils ne certifient pas une origine professionnelle mais ne font que la soupçonner.
*Paru en octobre 2026 aux Éditions de l'Atelier
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